Du point de vue du chroniqueur, il y a plusieurs catégories de bons disques.

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Il y a déjà les évidences, ceux pour lesquelles la chronique, pour ainsi dire, s’écrit toute seule. Parce qu’on se connecte particulièrement au groupe, que le disque nous bouscule, qu’il est si incroyable que le monde doit savoir VITE et/ou qu’il nous évoque plein de choses. Il y a ensuite les maronniers, ces disques qui peuvent être excellents mais sont excessivement conformes à ce qu’on pouvait en attendre et/ou à ses prédécesseurs (exemples : n’importe quel album de Thee Oh Sees, de The Fall, et plus généralement tout l’indie-rock) ; ceux-là contribuent dramatiquement à l’inéluctable enfouissement des Internets sous un tsunami de formules toutes faites, de copier-coller et de jus de stagiaire alors autant abandonner leur brouillon de chronique sur une aire d’autoroute, à moins d’avoir une TRES bonne raison d’en causer (ou quelques bonnes blagues à placer). Et puis il y a ces perles revêches, ces machins hors-normes qui, pour on-ne-sait-quelle raison, ne rentrent pas dans la première catégorie ; ils sont fascinants, tellement qu’on ne sait comment en parler sans les dévaluer ou avoir la désagréable sensation de passer à côté.

Voix est de ceux-là.

Car Aluk Todolo est un groupe à part. Du genre que tu croises plus à l’essentiel festival Sonic Protest qu’au Pitchfork, tu vois? Etiqueté black-métal, Aluk Todolo évolue en fait à la croisée de la puissance du métal, de la liberté fondamentale du jazz et de toutes ces musiques libres qui vont d’un point A à un point B sans jamais se retourner, et de la transe provoquée par ces courants du rock répétitif que l’on nomme kraut-rock ou rock psyché. Ben oui, que veux-tu, aujourd’hui tout est kraut- ou psyché-, mais c’est quand même pas la faute d’Aluk Todolo, qui n’a attendu ni la création du Paris International Festival Of Psychedelic Music ni la greffe de l’Austin Psych Fest en Anjou pour s’y mettre. Voilà plus de dix ans, maintenant, qu’Aluk Todolo touille dans son coin son étrange et noir magma.

J’ai découvert Aluk Todolo par Occult Rock, leur essentiel et précédent album. Mais j’ai réellement découvert Aluk Todolo par le live. C’était au nantais et très recommandable Soy Festival, et tu le sais parce que je t’en ai déjà causé chez SWQW. Secoué, je n’ai depuis plus estimé nécessaire de me replonger dans leurs disques, guêtant plutôt la prochaine opportunité de les revoir sur scène pour revivre l’expérience. Mais à l’écoute de Voix, je suis ravi de constater que ce qui m’a retourné dans leur prestation s’apprécie également sur disque. La perception depuis un canapé ou un siège de RER est moins physique, moins sidérante, mais la possibilité d’apprivoiser leur matière musicale jusqu’à en reconnaître tous les recoins est tout aussi intéressante.

La difficulté de la musique d’Aluk Todolo, c’est qu’elle est hors format. Si le groupe insiste sur le fait que tout est écrit et rien n’est improvisé (au moins dans les structures), il n’en reste pas moins qu’on ne peut ni compter sur la répétition de gimmicks catchy ni sur la mélodie pour s’enticher rapidement de leur travail. Voix est long à cerner, voire éprouvant, mais c’est justement ce qui le rend passionnant. Car ce n’est pas parce qu’elle ne repose pas sur les codes de composition et les harmonies habituelles du rock, que leur musique n’accroche pas l’oreille. Un groove tenace et ondulant se dégage, et le magnétisme mystique de la guitare fixe l’attention. Schématiquement, la pulsation de la batterie et les motifs de basse répétés à l’infini posent un socle rythmique puissant et propice aux cabrioles les plus folles dans les fréquences supérieures ; c’est justement ce à quoi s’adonne la guitare, qui vient ventiler ces fondations par ses savantes interventions anti-mélodiques. Et c’est bien ce travail de la guitare qui fascine. C’est encore plus impressionnant à voir en live, mais Shantidas Riedacker n’use d’aucune facilité et semble dans une quête permanente d’un éphémère équilibre, qu’il s’empresse d’envoyer balader dès qu’une cime est atteinte. Le résultat est tendu voire oppressant, et ce ne sont pas les rares arpèges (5:01) ni les accalmies en clair-obscur (7:01) qui apaisent réellement l’ensemble.

Voix s’envisage ainsi comme une seule pièce de musique, divisée en mouvements qui n’ont d’autre nom que leur durée. Le groupe enregistre d’ailleurs dans les conditions du live, en analogique, et le découpage en piste intervient par la suite. D’où la cruciale importance de la qualité des prises de son, et du mixage final. La seule véritable interruption du disque apparaît ainsi entre 5:01 et 7:01, soit entre la face A et la face B de l’album ; c’est le moment où le groupe arrête physiquement de jouer, tout bêtement pour changer la bande. L’auditeur en vinyle en profite lui pour changer de face, et tout le monde reprend son souffle.

Voix est labyrinthique : on en rentre par un bout et on en ressort par l’autre. Sans trop comprendre ce qui s’est passé au milieu, on sait qu’on s’est fait balader et on a pris son pied. Voix est une bête de disque, mais seuls les patients et les justes auront la chance de le savoir. Voix se mérite, et c’est très bien comme ça.