Dans l’univers des musiques tordues, la Norvège fait figure depuis de nombreuses années d’une oasis qu’on croirait intarissable, produisant pelletées de groupes passionnants qui se distinguent souvent par leur ouverture d’esprit supérieure à la moyenne et un niveau technique irréprochable. Les pères de cette scène se prénomment Supersilent ou Noxagt et empruntèrent autant au jazz qu’à la musique électronique, avec un attrait tout particulier pour les distorsions et la répétition. Si ces formations sont toujours actives, c’est de leur rejetons dont on a le plus entendu parler récemment et qu’on a vu tourner fréquemment par chez nous, que cela soit Shining, Staer, MoE, Skadne Krek ou Brutal Blues. Cette scène est passionnante à fouiller pour qui aime les musiques à la croisée des genres, aussi exigeantes que percutantes. Et ces groupes, pour la plupart méconnus en dehors de leurs frontières, disposent chez eux d’un impact et d’une exposition assez grande, permettant une régénération de leur propre scène musicale assez excitante et dont on a hâte de pouvoir récolter les fruits. Et s’il y un groupe phare que j’ai volontairement occulté jusqu’ici et qui correspond à tous les critères brossés par ce rapide panorama, c’est bien Årabrot.

 

 

Årabrot sévit depuis 2001 et est porté principalement maintenant par son charismatique frontman Kjetil Nernes. Who Do You Love est plus ou moins le dixième LP du groupe, et se présente les muscles bandés par un line-up tout feu tout flamme correspondant tout à fait à la description que je te faisais de la scène Norvégienne auparavant : ouverte et pointue. On y retrouve en effet le batteur de MoE, le bassiste de GNOD, Andrew Liles de Nurse With Wound, une percussionniste venue de la musique contemporaine (Ane Marthe Sørlien Holen) et un souffleur tendance free-jazz (Kristoffer Lo). On y retrouve aussi, comme c’est le cas depuis quelques temps, la participation de la femme de Kjetil Nernes, Karin Park, reconnue dans son pays pour une pop assez éloignée de la musique écrite par son mari. Si elle joue peut être ici des claviers (ce qui est le cas sur scène), sa présence transparaît surtout via sa voix fantomatique et envoutante sur deux très beaux titres apportant un peu d’accalmie et surtout une vraie majesté à un disque par ailleurs souvent très tendu.


Mais si je parle de tension, et si les premiers albums du groupe étaient à rapprocher d’un noise-rock abrasif aux teintes dooms, les dix titres qui nous intéressent aujourd’hui, dans une certaine continuité du The Gospel sorti il y a deux ans, prennent plutôt la tournure d’une espèce d’art-rock partageant des racines avec l’univers de Nick Cave que d’une version cradingue des Melvins. Les intonations et le côté prêcheur d’un habité Kjetil Nernes tout juste sorti victorieux d’une bataille contre le cancer ne sont également pas étrangers à cette comparaison. Cette nouvelle mue de la musique d’Årabrot est plus accessible et accrocheuse, mais ne fait pour autant pas disparaître l’originalité dont a toujours su faire preuve le groupe, inhérente à la pratique musicale et à la personnalité de sa tête pensante. Et chaque titre arrive à imposer sa propre dynamique en alliant finement rythmique implacable et vociférations jouissives, d’une manière qui fait parfois penser aux derniers disques des Swans. Derrière son côté efficace, ce Who Do You Love arrive alors à rester exploratoire et à s’autoriser ce qui lui chante, que ce soit les hymnes directs qui constituent le début du disque, le troublant de beauté duo de chansons interprété par Karin Park déjà évoqué, ou la reprise de Sinnerman, chant gospel traditionnel popularisé par Nina Simone et qui trouve ici toute sa place dans une des meilleurs versions qu’on puisse connaître du morceau. Et en plus, tout ça pue la classe et transpire l’émotion pure et transcendante.

 

 

Aussi féroce que mystérieux, Who Do You Love est une nouvelle pièce de qualité dans la discographie d’Årabrot qui n’en manquait déjà pas. Aussi intellectuel (allez voir du côté des références littéraires portées par les textes si le cœur vous en dit) que viscéral, aussi expérimental que direct, il s’adresse aux curieux qui aiment les compromis extrêmes. On espère qu’il ne souffrira pas du syndrome « trop pop pour les noiseux, trop noise pour les popeux » et qu’il pourra ainsi transmettre son virus aux plus nombreux. Ce qui est sûr c’est que, lors de la tournée qu’ils vont débuter en Europe à la fin du mois aux côtés de The Ocean (qui héberge Who Do You Love via leur label Pelagic Records) et Rosetta, c’est bien eux qui sortiront du lot, et que le fan de post-rock de base risque un bon gros chamboulement interne. C’est tout ce qu’on lui souhaite en tout cas. Quant à nous, on ne peut que se réjouir de voir les Norvégiens en si bonne forme (ce n’était pas gagné il y a quelques années !), et on a de quoi ronger notre os pendant un sacré bon moment avec ce disque vraiment réussi.

 

 

Artiste : Årabrot
Release : Who Do You Love
Date de Sortie : 07/09/2018
Label : Pelagic Records
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