At The Drive-In, c’est surtout cette comète émo-hardcore qui a tout défoncé sur son passage pendant 6 mois, il y a bien longtemps. Et note que j’utilise le préfixe émo- en toute bienveillance, car dans les 90’s, donc avant que tout ne parte en couille et qu’enfin il disparaisse, le terme « émo » évoquait une musique tout à fait respectable et parfois brillante, comme n’importe quel autre style de musique à l’exception notable du reggae et du moombahcore ; mais bref.

J’évoque un laps de temps de 6 mois car même si le groupe s’est formé en 1994, c’est durant la période de frénésie spécifiquement située entre la sortie de l’invraisemblable Relationship of Command (septembre 2000) et la séparation du groupe (mars 2001) que l’écrasante majorité des gens les ont découverts et adorés, pour enfin – contrairement à bien des émotions de cette époque trouble de la fin des 90’s/début des 00’s – ne jamais les oublier.

Qui a vu en direct sur Canal+ ce live surréaliste chez Nulle Part Ailleurs, a eu l’occasion de les pécho en concert ou tout simplement s’est fait secouer par Relationship of Command à sa sortie leur réserve forcément une place à part dans son petit panthéon personnel musical. De l’attitude du groupe en live (surjouée ? peut-être, on s’en tapait) à ces compositions en surtension permanente, dégueulant de riffs dissonants savamment imbriqués dans un bordel rythmique autoritaire, tout ça additionné d’une poignée de refrains inoubliables (« Cut away!« , gros), c’était exactement ce dont on avait besoin à cette époque d’entre deux (après la mort du grunge et de l’indie-rock de branleur, et avant le débarquement des néo-réacs en perfecto des groupes en The) où le rock avait plus ou moins disparu des radars du grand public, pris en tenaille entre le néo-métal et le r’n’b. Rétrospectivement on constate d’ailleurs que c’est dans cette faille temporelle que s’est forgé le pop-rock de supermarché d’aujourd’hui (Muse, Coldplay, …), mais c’est un autre problème et à l’époque, l’esthète ne pouvait qu’apprécier à sa juste valeur ce truc si authentique et si spontanément excitant que proposait At The Drive-In.

Si sur le moment les penseurs rock diminuaient volontiers les mérites du groupe en tant que simples héritiers de prédécesseurs aussi géniaux et précurseurs que Fugazi ou Drive Like Jehu, on peut avec le recul se réinterroger sur l’importance historique du groupe. Considérant l’impact fort qu’il a laissé dans les consciences et l’effet toujours aussi saisissant que provoquent ces disques à la réécoute dans un contexte aujourd’hui bien différent, on peut ainsi dire que la discographie du groupe, et en particulier son fameux point final (jusqu’à aujourd’hui), mérite une reconnaissance du même ordre que les références suscitées ; le temps semble avoir tamponné le récépissé de street-crédibilité de toute cette histoire, si tu préfères.

Enfin, on cause, on cause, mais si on en est là aujourd’hui, c’est parce qu’il y a eu reformation. Quelques concerts apparemment pourris à l’été 2012 (Cedric Bixler aux fraises au chant, et Omar Rodriguez pas du tout dans le trip suite au décès de sa mère), et puis encore de nouveaux concerts début 2016 et enfin l’annonce d’un retour en studio, concrétisé en mai dernier par ce nouveau disque, que l’on approche avec ce mélange de pincettes et d’excitation propre aux productions post-reformation.

Note d’ailleurs que ce scepticisme de principe est tout à fait excessif, car après maintenant une décennie assez chargée en disques de retraités de retour dans le game, on peut aujourd’hui affirmer que le taux de réussite est quand même assez haut. Pour un malheureux The Great Escape Artist (Jane’s Addiction), combien de Sol Invictus (Faith no More), King Animal (Soundgarden), Beyond (Dinosaur Jr.), Surgical Steel (Carcass), Last Place (Grandaddy), ou Defend Yourself (Sebadoh) ?

Bien, mais in•ter a•li•a dans tout ça?

Je ne vais pas te mentir, ce nouvel album a son lot de titres cagneux, de mélodies un peu embarrassantes et de riffs en mode automatique. En cela il est loin d’égaler la fureur et le génie de Relationship of Command – mais personne n’osait de toute façon espérer un disque de la même trempe, car c’est le genre de coup d’éclat conditionné à un alignement des planètes unique, auquel un groupe de blanc-becs moyens ne peut prétendre qu’une seule fois. Mais c’est pas pour autant que la suite ne vaut pas le coup, tu vois? C’est simple. Donc voilà, in•ter a•li•a est un disque de reformation très digne, localement brillant et suffisamment convaincant pour espérer une suite encore supérieure.

A certains moment très précis, le groupe parvient même à regagner l’intensité incroyable de Relationship of Command, et c’est un bel exploit : la déclamation pleine d’écho de Bixler sur lit d’harmoniques de Continuum, les riffs de Hostage Stamps et Holtzclaw, la dynamique de Incurably Innocents, le pré-refrain de Tilting at the Univendor ou les hurlements de Cedric Bixler-Zavala sur la fin épique de Governed by Contagions sont des moments de bravoure inespérés, qui nous renvoient avec bonheur aux sensations éprouvées 17 ans plus tôt. C’est déjà beaucoup, alors on pardonne volontiers les faiblesses du reste – qu’on aura la délicatesse de ne pas lister.

Globalement, la musique du groupe pour l’essentiel débarrassée de l’hystérie de Relationship of Command mais pas d’un indéniable savoir-faire post-hardcore sonne aujourd’hui finalement plus comme les excellents EP Vaya et LP In/Casino/Out. C’est frappant sur les titres les plus émo (Ghost-Tape No. 9, Call Broken Arrow ou Pendulum in a Peasant Dress), et c’est une manière plutôt noble de vieillir. D’autant que in•ter a•li•a ne sonne pas comme la suite cachée du dernier Mars Volta ou du premier Antemasque, contrairement à ce qu’on pouvait craindre. Seul le son de la guitare lead sonne relativement mal aux premières écoutes, trop propre, trop épais par rapport aux étincelles de larsens et d’harmoniques qu’on aimait tant sur Relationship of Command. Difficile de savoir si cela est dû à l’incorporation de Keeley Davis (de Sparta, Engine Down et Denali) à qui on aurait donné carte blanche (cela expliquerait ces riffs aux sonorités parfois très… Engine Down), ou s’il s’agit simplement d’un choix de production.

Quoi qu’il en soit, le bilan est largement positif. in•ter a•li•a n’a rien d’un chef d’oeuvre, mais c’est un disque très convaincant qui valide l’idée de la reformation et prouve qu’une rockeur, à quarante ans, n’est pas encore bon à cachetonner ou à se mettre au dad-rock. in•ter a•li•a est certes complètement déconnecté de son époque, comme beaucoup de disques post-reformation, mais l’objectif n’était pas de parler à une nouvelle génération de jeunes cons ; juste de se faire plaisir à jouer à nouveau de la musique entre copains d’El Paso. Les At The Drive-In parviennent déjà à sonner comme eux-mêmes, et c’est tout ce qu’on leur demandait.