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Le rapport entre une sombre ville du Nord-Pas-De-Calais et la capitale européenne de la musique ne va pas plus loin qu’une simple lettre : là ou la ville de Barlin, dans le Nord-Pas-De-Calais, est aussi importante musicalement qu’une poussière de merde, Berlin a inspiré certains des plus grands albums de tous les temps. Et pourtant, il aura suffit d’un tréma. Bärlin tente de faire le grand écart entre la région la moins street credible de France ex-aequo avec l’Auvergne, et la ville la plus fantasmée du vieux continent. Le tout à grands coups de rythmes déconstruits, de gratte vénère, de voix fantomatiques et surtout d’une clarinette stimulante.

Si le premier essai discographique de Bärlin remonte à 2012, avec un premier album brillant, le trio se forme dans les années 2000 et devient sérieux à partir de 2010. Si le groupe excelle sur disque, il suffit de mater un extrait live pour en comprendre toute la spontanéité : rythmé par la batterie précise de Simon Thomy, emporté par la basse explosive de Laurent Macaigne et sublimé par le souffle de Clément Barbier (que se soit celui de sa clarinette ou de son chant habité), le groupe est une douce tempête, amenant l’auditeur à la fois dans un film de Wim Wenders et dans un cabaret d’avant-guerre.

Si le premier album était celui de la spontanéité, ce nouveau-né, baptisé Emerald Sky, est plus réfléchi, plus profond. Évidemment, il est moins évident. Difficile, au début, de sortir de vrais putains de morceaux qui tabassent, comme les Morphine ou Pristina. Il faudra plusieurs écoutes pour en tirer toute la richesse, la puissance, la beauté. C’est l’une de ses grandes qualités : malgré la limite du trio, Bärlin offre 11 morceaux calibrés et travaillés, à la production impeccable. La basse est sombre et parfois quasi-inaudible, la clarinette est martyrisée, et on s’amuse à reconnaitre chaque son : est-ce une singerie électronique, un sample étrange ou la basse fait-elle encore des siennes?

Du rock de cabaret jazzy de la superbe Sailor Song aux accents King Crimson-iens à l’aliénante Sour Tenderness, de la déchirante At The Black Horse In à l’inquiétante conclusion Tiny Bird, Bärlin déploie un style certes arty, mais jamais pompeux. On pense à Nick Cave (l’ancien comme le nouveau), certes, mais aussi à ses copains : un Dirty Three dont le Warren Ellis aurait troqué les cordes contre les vents, un Neubauten plus ambient que d’habitude (le superbe diptyque Der Graf et Seefahrt, en partie chanté en allemand). Mais malgré son cortège de références (Je vous ai dit qu’ils kiffaient Morphine?), le trio se veut avant tout porteur d’une ambiance : une ambiance de cabaret, dépravée mais fière, l’ambiance d’un Wim Wenders croisé avec un David Lynch héroïnomane, un jazz perverti croisé avec un post-rock fiévreux.

On a souvent tendance à regarder le « groupe français », le « groupe local », avec une certaine bienveillance qui cache en fait une légère condescendance. Bärlin ne fera cependant pas les foires folkloriques et les carnavals nordistes : Bärlin va tourner, parce qu’ils ont fait un putain de bon album, qu’ils sont créatifs et que leur musique est sacrément propre.