Comment écrire sur le dernier album de Bruit Noir? En fait, comment oser écrire des chroniques tout court? Comment oser tout court? Pourquoi continuer, à quoi bon? C’est la question que pose ce second album de Bruit Noir.

 

 

Je dis souvent que tel ou tel album est un disque dont il est difficile de parler, et ici c’est d’autant plus vrai : car dès le début, passé le premier interlude, Pascal Bouaziz assène des coups violents, crache sa rage avec des textes à prendre à la fois au premier et au dernier degré. “Encore un album pour que dalle, encore un album pour rien, encore un album pour ma chienne, encore un album pour mon chien”, “on est coup de cœur dans le blog à ta sœur”. Forcément, quand j’écris ces lignes, ça me touche un peu, parce que j’écris dans un blog que “trop peu” de gens lisent, que j’écris une chronique que ne lirons probablement en grande partie que des initiés à la musique de Pascal Bouaziz. Et même les initiés vont être secoués. On pensait pas qu’il puisse aller plus loin que le premier album.

 

 

Car Bruit Noir a déjà sévi : en 2015, avec I / III. Déjà à l’époque, c’était bien salé, avec des tacles sur les manifs, la province et New Order. A l’époque, Bruit Noir suivait déjà son fil rouge, à savoir des albums réalisés avec des contraintes musicales : rien que des cuivres et des percus, sur le premier album; aujourd’hui, un disque entièrement électronique minimaliste. Bref, après quasiment quatre années où il aura été très occupé (un album de Mendelson, un album solo, un livre…), il repart à l’aventure avec Jean-Michel Pirès (dont la tronche blasée illumine une pochette fantastique). En mode kamikaze.

Derrière l’expression clichée, il faut bien dire que, sans trouver le premier album consensuel, on y trouvait quand même des paroles “rassurantes”, des crachats lancés vers les bonnes gueules. Là, Bouaziz en a plus rien à foutre, et pourtant, c’est toujours aussi jubilatoire. C’est encore plus méchant, encore plus cynique, encore plus glacé qu’avant. Même pendant les interludes qui rythment l’album, des pensées perdues dans le métro parisien, qui sont pleines de fausse aigreur. Une oreille inattentive pourrait même considérer des morceaux comme “Les Animaux Sauvages” ou “Des Collabos” (un morceau excellent, suite spirituelle du morceau “Le Capitalisme” du dernier album de Mendelson) comme des textes donneurs de leçons ou démagos, mais ce serait passer à côté de l’humour, de la malice, de la malignité de Bouaziz.

 

 

Car le dégout, la nausée, la soi-disante aigreur est, déjà, tout à fait justifiée : oui, notre époque dégoutante, ses GAFAM tout-puissants, son apathie morale, mérite qu’on lui crache à la gueule de temps en temps, sans subtilité. Mais surtout la haine du monde n’est, en partie, qu’apparence. Car II / III est surtout d’une ironie mordante, jubilatoire. Et une fois passée la forme dure à encaisser (le verbe vulgaire et crasseux, la musique minimaliste et sombre à la PIL), on passe un moment assez génial en compagnie de Pirès et Bouaziz. Il y a même deux morceaux, très beaux, qui échappent en partie aux flingues : “Romy”, surprenante et fascinante lettre d’amour, et “Partir”, morceau final plein d’espoir, de foi en le monde, et de renoncement, même si on sent qu’il en fait sans doute un peu trop, volontairement.

L’album se finit même, avec une ironie légère, sur un dernier interlude, une dernière annonce du métro parisien. Une annonce qui me touche d’autant plus que je l’ai entendue il y a un mois, lors d’un séjour à Paris : “Bonne Nouvelle… Bonne nouvelle.”. Sombre retour à la réalité après le fantasme du départ de “Partir” ou symbole du fait qu’il faille, tout en ayant conscience de l’horreur de ce monde, tout faire pour créer un monde meilleur? Peut-être les deux, peut-être aucun des deux. Disons simplement que cet album de Bruit Noir est la bande-son que notre époque de gilets jaunes et de désert intellectuel ne mérite même pas, et que Pascal Bouaziz continue de prêcher à trop peu d’initiés.

II / III de Bruit Noir est disponible sur Ici D’ailleurs