Allez, on s’y remet. Et pour la reprise, je vais parler du meilleur album que j’ai écouté ces six derniers mois.

Voilà un personnage dont je ne m’attendais pas du tout à vanter les mérites un jour. Car Daniel Blumberg était, il y a quelques mois, un sombre inconnu, dont je ne connaissais absolument rien, si ce n’est un groupe, Yuck, apparemment blindé de hype il y a une dizaine d’années. Puis on m’a conseillé Minus, son premier véritable album solo, sorti au premier semestre, vendu comme un disque sale et écorché, celui qu’un songwriter ne peut sortir que lorsqu’il laisse le fond de son âme s’écouler sur des chansons, comme une tache d’encre de chine se déversant sur une feuille d’un blanc innocent. Et finalement, Minus, c’est tout à fait ça. C’est même peut-être encore plus.

 

 

Minus est un album qu’on doit se prendre en pleine gueule, comme le retour de flamme d’un feu de camp. L’ensemble est largement improvisé (avec classe), le piano est posé, la batterie (assurée, précisons-le, par un Jim White stakhanoviste ces derniers temps*) dans un jeu en fond de ton de très bon goût, les cordes ne sont jamais sirupeuses ou de mauvais goût. Ce n’est pas un album facile : certains morceaux semblent, à première vue, franchement repoussants, d’autant plus que la voix de Blumberg, une magnifique voix nasale et très aiguë, n’est franchement pas la plus facile à encaisser. Et puis il y a l’album en lui-même : un premier morceau, “Minus”, en forme de flagellation où le motif de piano répétitif se casse sur le chant désemparé; un “Permanent” plein de tension, de guitares maltraitées (cet étrange solo bruitiste); et puis surtout, “Madder”, franchement incompréhensible à la première écoute, passant d’une longue introduction au piano à une interminable (dans le bon sens du terme, si il y en a un) alternance entre bordel free-noise et paroles obsédantes et presque lyriques si elles ne décrivaient pas une telle instabilité psychique (“I was an a-hole / Mental stable / Morning answers / Better chances with you »).

Clairement, cet album, il pue les horreurs de la vie. Il est à l’image de sa pochette, une succession de formes abstraites. C’est un objet qu’on veut saisir et comprendre, et pour peu qu’on écorche sa dérangeante carapace, on se retrouve face à un objet d’une beauté et d’une humilité désarmantes. Et pourtant, cet album est un véritable bonheur à écouter, il n’est pas comme tant de disques de malheurs barbants sur lesquels je ne peux plus écouter une seule piste. On est, je trouve, clairement dans le domaine de ce qu’on pourrait appeler la chamber pop, bien qu’il s’agisse d’une chamber pop fabriquée avec du recul, qui briserait constamment ses propres règles pour ne rien baser sur la majesté des compositions ou la richesse des instrumentations, mais qui serait plutôt basée sur la rupture, sur les silences qui disent beaucoup, sur les mantras répétés sans arrêt, jusqu’à l’explosion, comme le final, incroyable, de “Used To Be Older”, dernier et meilleur morceau du bazar, qui me terrasse à chaque écoute. Il y a bien une exception, pour moi, qui est “Stacked”, qu’on pourrait croire sorti de Tonight’s The Night de Neil Young. Un Neil Young auquel je pense beaucoup sur l’album, autant pour la voix cramée que pour le sentiment général qui s’en dégage, la dépression infusée aux drogues et à l’amertume.

 

 

L’avantage de parler d’un album qu’on a déjà écouté une bonne dizaine de fois – au bas mot – , c’est qu’on peut en dire absolument tout, le décrire dans ses moindres détails. Mais, peut-être parce que j’ai perdu la main après quelques mois de pause ou peut-être parce que l’album ne s’y prête pas, il y a encore bien des choses que je n’ai pas écrit et qui mériteraient d’être mentionnées : il y a l’incroyable refrain/mantra de The Fuse, chanté avec une emphase incroyable. Il y a aussi l’organisation de l’album en général, la façon dont sa tracklist fonctionne à merveille. Et puis surtout la production, d’une clarté absolue même quand les guitares se font ombrageuses. Nous n’avons sans doute pas fini d’entendre parler de Daniel Blumberg, signé sur Mute, un fait remarquable, pour un premier album solo. Après Minus, je serais particulièrement curieux d’entendre ce que donnerait son majeur.

 

* Dernièrement remarquable sur un des 400 albums qu’a sorti Mark Kozelek l’année dernière, et présent avec un jeu renouvelé sur le Anna & Elizabeth.