Ils avaient beau nous avoir laissé avec un album éponyme passionnant et complètement habité; huit ans, ce fut long. Pour autant, et maintenant que nos oreilles sont venues à la rencontre de la tant attendue suite (si on l’attendait encore, d’ailleurs), on comprend un peu plus ce qui a pu se tramer pendant tout ce temps. D’autant plus, il est vrai, que contraint par la distance séparant désormais ses différents membres, Daughters a du se construire une dynamique de travail nouvelle. Mais cette période, une éternité à l’échelle d’un game musical où un groupe a plutôt intérêt à abreuver continument l’auditeur de choses plus ou moins intéressantes, et ce afin de ne pas rompre le maigre fil qu’il avait pu tisser avec lui, a surtout permis au groupe d’éviter la redite, une fois de plus. Il a pour cela du développer un dictionnaire musical assez neuf, et l’exploiter au sein de dix titres qui dès la première écoute scotchent de par leur qualité, et leur variété.

 

 

Pour rappel, Daugters a débarqué sur nos platines en 2003, avec un Canada Songs qui les plaçaient, au rayon math-core épileptique, en jolie alternative à Botch, The Locust ou Dillinger Escape Plan. Au fil des années et des albums, le groupe a ensuite choisi de montrer des facettes de plus en plus diverses, d’allonger ses chansons, en renforçant toujours un peu plus sa force et son originalité. Et jusqu’ici, le résultat le plus flamboyant de cette mue était incarné par le fameux disque éponyme, aussi tubesque que débridé.

On avait donc beau être plutôt habitué à l’évolution perpétuelle chez Daughters, il était pour autant compliqué d’anticiper ce qu’on allait trouver sur ce You Won’t Get What You Want. Et si d’ailleurs tu comptais aborder ce dernier à la recherche de furies épileptiques courtes et imprévisibles semblables à celles du passé, ta pêche sera ici bien maigre, puisque constituée d’un unique titre: The Flammable Man. Pour le reste, le groupe semble plutôt avoir trouvé du plaisir, ou en tout cas n’a pu s’exprimer que, dans la répétition et le travail des textures. Et il semble d’ailleurs en être le premier étonné. Du coup, on a beau retrouver les guitares dissonantes chéries dans les précédents albums, elles sont cette fois beaucoup plus lancinantes, tandis que le souci porté aux sonorités est impressionnant, qu’elle soient sales (City Song) ou à l’inverse étonnement cristallines (les espèces de cloches de l’inénarrable Satan In The Wait, morceau qui mérite à lui seul le voyage complet).

Mais il n’y a pas que les guitares qui sont là pour te donner le mal de mer via leur cris et leur vrilles. La basse est elle aussi souvent très répétitive (et avec un GROS son), et que dire de cette batterie qui fait tourner jusqu’à la nausée des patterns hypnotiques, avec un jeux tout aussi précis et puissant, alors qu’il semble toujours au bord de la rupture. Et c’est d’ailleurs une des choses qui effraye autant qu’elle fascine sur ce disque: il est pour ses pères tout sauf une partie de plaisir à interpréter, car une telle musique demande une implication surhumaine et éreintante pour que le rendu sonne réel et vivant. Et on sent que les musiciens en souffrent, bien qu’on espère pour eux qu’ils y trouvent un vital exutoire. L’exemple le plus marquant est peut être à trouver du côté du second titre, Long Road No Turns, pas loin d’être le meilleur morceau du disque d’ailleurs, ou en tout cas le plus efficace. Un texte qui fait froid dans le dos y est interprété avec une justesse rare, tandis que le batteur s’épuise à la tâche sur une espèce de rythme disco complètement détraqué. Les guitares, inhumaines, frottent elles dans tous les coins jusqu’à faire tomber chacun de nos repères et nous soulager pendant quelques minutes du poids de l’existence, façon thérapie par le choc.

 

 

Je pourrais aussi te parler du moment où Daughters sort la boîte à rythme, éteint les lumières et se prend pour Depeche Mode (Less Sex), ou de ces quatre derniers morceaux qui font une parfaite synthèse de tout ce que le groupe est désormais capable, que cela soit au niveau de l’inventivité et de la pertinence du propos musical que de la technique sonore. Car ce résultat ébouriffant ne serait pas autant épatant si la qualité des différentes sources sonores et le mixage de celles-ci n’était pas si au point, si par exemple cette batterie ne sonnait pas aussi puissante, ou si ces guitares n’étaient pas aussi tranchantes et vivantes. Mais il serait dommage de te révéler toutes les surprises d’un disque qui trône pour moi sans contestation possible au dessus de 2018, en digne successeur du Post Self de Godflesh (2017) et du Värähtelijä de Oranssi Pazuzu (2016), des disques avec lequel il partage assurément un aspect glacial captivant et une propension à inciter à la transe purificatrice. C’est ce que je recherche souvent dans la musique, et autant dire que cette fois j’ai été servi royalement.

 

 

 

Artiste : Daughters
Release : You Won’t Get What You Want
Date de Sortie : 26/10/2018
Label : Ipecac Recordings
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