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David Bowie est mort. Le matin du 11 Janvier 2016, j’ai autre chose à foutre qu’agiter des slogans sur les grands-places et sortir en terrasse. A la place, je passe Low. A fond. (Tu peux aussi relire le très bon focus rédigé par Matthieu Truffinet il y a 3 ans ici)

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La mort de David Bowie a surpris, décontenancé. On le savait affaibli depuis plus de dix ans, après une attaque cardiaque sur scène, en Allemagne. Depuis The Next Day, aussi, sa musique se voulait crépusculaire, comme si David Robert Jones se sentait vieillir, et se lançait dans un énième hommage à lui-même. On le pensait pourtant revigoré, David Bowie. Surtout après la publication de deux singles d’excellente qualité, qui plus est accompagnés de vidéos magnifiques, où, plus que la beauté d’un homme, il avait acquis la beauté d’un saint. Quelques heures avant sa mort, on écoutait encore Blackstar, et on souriait à l’annonce d’un immense concert d’hommage au Carnegie Hall de New York.

Mais voilà, David Bowie est mort, et tout ce que représente la culture populaire occidentale est parti avec lui.

Alors, qu’écrire pour chroniquer l’ultime album de David Bowie? Il serait aisé de se lancer dans une nécrologie un peu forcée et pompeuse, retraçant la carrière de la plus grande des Pop Stars. On parlerait des débuts laborieux, de la pléthore de personnages et de costumes endossés par le Starman. On conclurait ce douloureux historique en affirmant que Blackstar est l’un de ses meilleurs albums, et que Bowie a conclu sa carrière de la façon la plus admirable qui soit. Mais, d’une part, d’autres l’ont bien mieux fait que moi, et d’autre part, on ne saurait alors cerner toute la singularité de Blackstar.

On pourrait aussi oublier sa mort, ne remanier que quelques tournures de phrase, parler de l’album en long et en large, comme on chronique le nouvel album de Thurston Moore ou de Tom Waits. En somme, on ferait comme si David Bowie avait juste sorti un album, et qu’il était bien. Ce serait une énorme connerie. Parce que Blackstar est bien plus qu’un simple album, c’est même plus qu’un cadeau d’adieu : c’est le dernier coup de maître de la plus grande icône qui ait jamais vécue. C’est Bowie, merde. L’homme qui a oublié qu’il avait composé Station To Station. L’homme qui arrive à rester magnifique dans cet horrible costume. Mais surtout, c’est une oeuvre mortifère, celle d’un homme qui a eu le génie de mettre en scène sa propre mort comme un spectacle, une oeuvre d’art.

 

J’ai toujours considéré qu’un album n’était pas qu’une succession de pistes sonores, mais qu’un vrai album se devait d’être cohérent, d’être en fait plus encore que de la musique. Cette définition de l’album ne s’applique à personne mieux qu’à Bowie : pour comprendre un album de David Bowie, il faut en comprendre le contexte, l’ésthétique. Peut-on détacher Ziggy Stardust du phénomène des Spiders From Mars? Peut-on écouter Low ou « Heroes » en oubliant que, derrière la console, Bowie s’affairait à réinventer les musiques éléctroniques, en compagnie d’un Brian Eno au zénith de son inspiration? Enfin, peut-on considérer The Next Day autrement que comme le retour d’une icône, comme un album nécessaire?

Nombreuses sont les mauvaises langues à assurer que David Bowie n’a jamais recherché que le prestige, la célébrité, voir le blé. Certains assurent même que Bowie n’aura fait, en 50 années de carrière, que nourrir un narcissisme démentiel. Par certains côtés, je ne peux que leur donner raison, en particulier avec la période du « Thin White Duke » (pourtant l’une des plus riches), ou Bowie n’aura de cesse que de déranger, se plongeant dans une esthétique empruntée au nazisme. Mais il n’y a rien de semblable ici. Avec Blackstar, Bowie lance -j’ose- son plus grand coup de poker : être celui qui annonce sa mort, à travers des clips mystérieux, des paroles cryptiques, une musique alambiquée. Encore mieux, il ne laisse rien de plus qu’une oeuvre : pas de testament, pas de déclaration, pas même de petit message écrit. Rien qu’un disque.

Aussi la mort de Bowie éclaire-t-elle tous les points mystérieux de Blackstar, qui prend tout son sens avec la mort de son créateur. L’auto-référence y est omniprésente, de tous les points de vue, du début à la fin de l’album. En fait, l’album entier se doit d’être réinterprété, réécouté, et en devient encore plus brillant, riche, magnifique. L’un des exemples les plus troublants de cette nouvelle lecture est le rapport entre la track titre, un « Blackstar » interminable et tonitruant, et la pochette de l’album. David Bowie n’y apparaît pas, mais pour peu que l’on prête l’oreille, tout devient clair : « I’m a Blackstar, I’m a Blackstar ». Il n’est pas une star du porno, ni une star du cinéma, c’est une étoile noire, une étoile morte qui ne génère plus de lumière. David Bowie apparaît sur la pochette de son album sous une nouvelle forme : celle d’un spectre.

Quelques références au passé se baladent sur l’album. Musicalement, on pense parfois à Black Tie White Noise (les percussions saillantes, les saxophones…), mais dans une version revue et corrigée, se refusant la laideur du disque de 1993. Surtout, on entend le son gras et ronflant de Tony Visconti, producteur historique de David Bowie. Si il fait le taff, il faut bien avouer que le tout semble parfois un poil grossier, en particulier les cordes, parfois peu élégantes. Le tout est cependant très bien rendu, parfois même « minimaliste » (les musiciens de l’album se comptent sur les doigts de la main).

Mais on a surtout l’impression d’écouter une synthèse du travail de Bowie depuis 1976, les « Golden Years » s’étant changées en « Dollar Days ». La référence est même, à l’occasion, explicite : « If I’ll never see the English evergreens I’m running to / It’s nothing to me / It’s nothing to see ». Référence évidentes aux « English Evergreens » de « The Secret Life Of Arabia », piste finale de Heroes. Il chante même, dans l’étonnant et mystérieux Girls Love Me, dans une langue étrange, mélange de celle que Anthony Burgess à créé avec son Orange Mécanique, et de celle qu’il avait créé dans le classique Warszawa. Surtout, sur le dernier morceau de l’album, le magnifique I Can’t Give Everything Away, Bowie récupère l’harmonica et la mélodie de A New Career In A New Town, chanson préférée de nombreux fans.

Mais le plus grand morceau de tous, le plus honnête, et probablement celui qui sera le plus destiné à la postérité, c’est bien l’incroyable Lazarus, 6 minutes de rock étrange, crépusculaire. Bowie ne saurait y être plus explicite : « Look up here, I’m in heaven / I’ve got scars that can’t be seen / I’ve got drama, can’t be stolen / Everybody knows me now ». En faisant référence au mythe de Lazare, le ressuscité, Bowie nous l’annonce, magnifiquement : j’ai ressuscité, plus d’une fois, mais c’est la dernière fois que j’apparais. « Oh, i’ll be free, just like that bluebird ».

Blackstar n’est pas le chef d’oeuvre de David Bowie. Mais cela reste une oeuvre immense, une épitaphe démesurée, à l’image de son créateur. Après une carrière où il aura multiplié les masques, où il aura été une icône, une image, il choisit de n’être plus qu’un astre mort, de n’être qu’un mort. C’est en mourant qu’il rejoint le monde des hommes. Et il ne le fait que pour la beauté du geste.