J’ai découvert les Denver Broncos UK, alias DBUK, il y a à peu près un mois de façon complétement fortuite, en voguant ici ou là à la recherche de musique fraîche et qui correspondait à mon humeur du moment – une musique sombre, fière et très premier degré tout en étant composée par des musiciens souhaitant tenter quelque chose qui sortait légèrement de leur zone de confort. Tout, dans DBUK, correspondait à ça : side project de Slim Cessna’s Auto Club, une formation que je connaissais mais que je n’avais jamais fouillé, les Denver Broncos se situent comme une alternative à la musique de ce groupe, une alternative sombre, fascinante et intriguante.

En somme, dans les instruments et la musique jouée, la filiation est évidente. Les deux groupes partagent cette volonté, point du tout anachronique, de donner un souffle actuel à un héritage musical massif, imposant, si boursouflé qu’il est difficile de se situer dans sa lignée sans sonner comme une caricature : la musique folklorique du sud américain. Celle des pedal steel, des violons, des banjos, des compositions sèches. Un genre qui aura été usé avec plus ou moins de succès depuis un paquet d’années, bien que je n’ai pas en tête de formations qui réalisent des albums vraiment atroces, et que des groupes comme les éternels 16 Horsepower, auxquels on pense forcément beaucoup ici, sont devenues des références absolues du rock contemporain; mais je suis persuadé que si on reste à la surface, cette réinterprétation de l’héritage folklorique américain regorge de groupes horribles et caricaturaux. J’ai juste en tête une réinterprétation vaguement variétoche/country d’un titre de Tom Waits à la mandoline que je ne parviens pas à retrouver, et qui me donne franchement envie de tout lâcher, partir ailleurs et ne plus jamais écouter de musique de ma vie. Mais ce n’est fort heureusement pas ce dont il s’agit aujourd’hui.

 

 

Et pourtant ça pourrait : les références vont en effet bon train sur ce Songs Nine Through Sixteen, suite du déjà très réussi Songs One Through Eight sorti en 2015 et en projet depuis un certain temps – on peut retrouver la chanson éponyme “Brancos Fight Song”, vieille de près de 11 ans et pourtant présente sur le premier album, sur Youtube, et un double single était sorti en 2013. On retrouve en effet, musicalement déjà, des références à la musique de la Louisiane comme aux grands classiques de la musique populaire américain (on pense, ici ou là, dans l’écriture, à Hank Williams), et les références littéraires ou populaires abondent, de la littérature beat à une référence explicite à Bonnie et Clyde dès le premier morceau, ainsi que de l’auto référence (!) dans l’incroyable “From The Estate Of John Denver”, que j’espère ne pas être une référence à cet horrible chanteur de country américain, et où les deux chanteurs – Munly Munly et Slim Cessna – se répondent par leur propre nom.

Mais que ce paragraphe n’effraie pas : ça marche. Ça marche même du tonnerre : habitées, les chansons sont plus fascinantes les unes que les autres, pour peu qu’on aime les délicieuses manières, certes parfois un peu pénibles, du chant de Slim Cessna et la voix enrouée et fragile de Munly Munly. Car derrière, le cœur des chansons bat, et les compositions sont éreintantes de beauté et fascinent par leurs cassures, leur rythme, leur beauté sauvage. Issues d’un savoir faire que seuls des vieux artisans peuvent solliciter, l’ensemble me donne franchement envie de plus découvrir le Auto Club, ces pistes s’enchainent et se ressemblent sans que ce soit une mauvaise chose. Elles ne se répètent pas, elles se répondent, elles participent à la création d’un voyage dans un monde fantasmé et n’écœurent jamais. On pense ici ou là aux projets folks de Michael Gira, bien qu’on soit dans quelque chose de moins violent et surtout plus terre à terre.

 

 

Pour rester dans quelque chose de plus concret, cependant, je dirais aussi et surtout que ce qui m’a plu dans cet album, c’est qu’il réussissait là ou je ne m’y attendais pas. Car si je ne suis pas forcément convaincu par un morceau comme “In San Francisco Bay”, single trop évident et à la tension sans doute trop artificielle, le cynisme délicieux de “Coca-Colonialism” m’a frappé et constitue certainement un des moments les plus fous de l’album, ainsi que les deux derniers morceaux, l’étonnamment réussi “It’s Killing Me”, un gospel habité et rythmé, et le final “And God Bless You”, ballade mélancolique qui constitue une façon admirable de conclure un tel album et correspond parfaitement au travail d’orfèvre que j’évoquais tantôt dans l’écriture de morceaux.

En somme, cette nouvelle livraison, et à la vue de son titre cette fin de cycle, constitue un des albums les plus divertissants que j’ai écouté en ce début de l’an de grâce 2019, pour toute la mise en scène fascinante qui s’en dégage mais également pour ce que j’en retire tout simplement. Usant de références usées jusqu’à l’os sans jamais tomber dans le pastiche ou le ridicule, l’album sera surement une référence sûre, un refuge que je creuserais pour un sacré bout de temps, un abri accueillant au milieu d’un monde hostile, qu’importe son côté passéiste. Bye Bye Bayou.

 

 

Songs Nine Through Sixteen est sorti le 25 janvier sur SCACUNINCORPORATED, et est également disponible avec le premier album sous le titre Songs One Through Sixteen sur Glitterhouse Records.