Chez SWQW, on est exigeant mais on sait réserver de la place à nos madeleines de Proust – qui sont aussi les tiennes, on le sait bien. Tu crois peut-être nous faire gober qu’en 2000 tu écoutais This Heat, Throbbing Gristle et Can ? Lol. Alors comme tout le monde, SWQW chronique le nouveau Deftones.

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Allez, on va pas se mentir. Un nouvel album de Deftones, c’est quoi? Un gros rituel, perpétué inlassablement tous les trois ans depuis 20 piges. Un rituel toutefois différent suivant le poste qu’on occupe :

– Pour toi, un nouveau Deftones représente pas mal de patience, autant d’appréhension, une déception à la première écoute et puis, au fil du temps, un album toujours à peu près aussi bon que les autres.
– Pour la « presse » ou les escrocs des Internets dans notre genre, c’est à chaque nouvel album « leur meilleur album depuis White Pony« , ce qui est généralement faux mais le chroniqueur n’a souvent rien d’autre à dire car il n’a pas le moindre souvenir des albums sortis après White Pony.
– Pour Chino Moreno, un nouveau Deftones signifie des variations de poids délirantes, une voix qui s’étrangle un peu plus tous les trois ans et l’occasion de raconter un peu n’importe quoi en interview.
– Pour Stephen Carpenter, c’est un gros paquet de frustration et de bougonnerie, une corde supplémentaire à sa guitare, et au final un paquet de riffs méchamment enfouis dans les infra-basses et glissés à la va-vite au cul de chaque compo, avant que Moreno ne s’en aperçoive.
– Pour le batteur Abe Cunningham, c’est un nouveau paquet de patterns brillants, avec ce groove caractéristique et cette poigne de fer. Non, cette poigne de METAL.
– Pour le bassiste, qu’on parle du défunt Chi Cheng ou du nouveau Sergio Vega, ça ne représente que quelques lignes simples et largement inaudibles sous la guitare 19 cordes de Carpenter, alors passons.
– Pour le DJ Franck Delgado, c’est beaucoup de boulot, de psychologie et d’abnégation pour au final bien peu de reconnaissance.
– Et pour l’essentiel des autres groupes à guitares, c’est une nouvelle humiliation de constater qu’un groupe peut durer tout en restant bon et créatif, tout ça en sonnant contemporain sans forcer.

Alors pour Gore, on continue? Oui et non. Le contexte et les réactions semblent exactement les mêmes, pour ça, pas de problème. Par contre, pour le résultat… Je pense qu’on est passé pas loin de la première gamelle du groupe. Je charrie, mais évidemment, la discographie des Deftones n’est pas un long fleuve tranquille. Chacun a son album préféré (Around The Fur en ce qui me concerne), son album mis de côté (Saturday Night Wrist pour bibi) et son album tendresse (l’album sans titre de 2003, que je trouve monstrueux – le groupe le trouve lui raté). L’essentiel, c’est que une certaine constance dans la qualité, et la reconnaissance générale que le groupe est toujours resté digne et bon. Mais cette fois, je crains que les californiens ne se foutent un peu de notre gueule.

Les titres lents et plaintifs dominent. Et franchement, qui écoute Deftones pour ce genre de chansons? On veut bien de la finesse, mais faut quand même pas se mentir. D’autant que dans ce registre allégé, le groupe ne parvient pas à innover avec autant de réussite que sur le magnifique Luck You (souviens-toi, 2003). Le single (Prayers/Triangles) sent la redite, ce qui n’est pas fondamentalement gênant puisque tous les singles de Deftones se ressemblent, mais il n’y a pas grand chose ici qui dépasse cette mise en bouche. Les titres ambitieux et misant sur la dualité câlin/agression si précieuse des Deftones sont rares, et comme on pouvait le deviner au vue des récentes déclarations du groupe, Carpenter est sous-exploité. Les lignes de chant de Moreno sont au mieux téléphonées, au pire pénibles. Jerry Cantrell d’Alice In Chains débarque de nulle part sur Phantom Bride pour plaquer le solo de guitare que Deftones avait mis 20 ans à soigneusement éviter. Alors qu’est-ce qu’il reste, pour s’enthousiasmer? Franchement, pas tant de choses que ça. Moins que d’habitude, en tout cas.

Le travail sur le son reste admirable. Au fil des ans, Deftones a développé une cohésion sonore impressionnante, et sait opérer la fusion basse/guitare/plages ambiantes naturellement, et avec goût. Malgré la surabondance de compositions lentes et « déjà vues », une poignée de réussites surnage : Doomed User, Geometric Headdress et Gore réussissent à fusionner les fusées basse altitude de Carpenter, l’alternance hululement/cri préférée de Moreno et un sens certain de la dynamique. Prayers/Triangles, donc, est sympa comme un single de Deftones ; sympa comme tous les Change, Minerva, Hole In The Earth, Diamond Eyes ou Leathers qui l’ont précédé.

Pour le reste, on patauge en zone de confort. Après tout pourquoi pas, on sait que cette formule s’avère plaisante sur la longueur, et Gore finira peut-être par convaincre au fil des mois. En attendant, c’est une mention passable qu’on se voit obligé de remettre au groupe ; le résultat est correct, conforme au standard, mais on sait Deftones capable de plus excitant et ambitieux que ça.