Glassjaw, bordel ! On n’y croyait plus.

Je ne sais pas si tu es assez vieux pour t’en souvenir, mais quand le groupe a débarqué avec son impressionnant premier album en 2000, produit par le pape néo-métal de l’époque en voie de diversification (Ross Robinson), un avenir radieux semblait promis à Glassjaw, fait de reconnaissance critique, de prestations dans les plus grands festivals et de remontée par le haut du niveau musical de l’époque. Et puis la bulle néo-métal a explosé, et même si Glassjaw n’a jamais vraiment rien eu à voir avec ce cirque, le groupe a plus ou moins disparu en même temps. Ils ont bien eu le temps de publier l’excellent Worship & Tribute en 2002, mais les soucis de santé du chanteur à la voix déformable Daryl Palumbo (atteint de la maladie de Crohn) entraînant moultes annulations de tournées et les changements de line-up on eu vite fait d’essorer les ambitions du groupe.

S’en suivirent quelques années de flou sur le statut du groupe, entretenu par une communication graphique et taquine, assez inédite sur le web 1.0, mais le groupe est depuis 2006 allé et revenu, mettant sur pied quelques courtes tournées et publiant deux excellents EPs en 2010 et 2011. Je garde notamment un souvenir ému de leur concert parisien de l’été 2010, excellent aperçu de la puissance du groupe en live et de son prestige intact auprès d’une petite communauté de fans fidèle et relativement à donf’ (même en Franque!). On s’était fait une raison de cette existence en pointillé, qui finalement aura même largement contribué au mini-culte entourant le groupe en plus d’un talent certain pour faire beaucoup parler avec peu de communication et quelques slogans bien dessinés et bien trouvés. D’autres groupes issus de cette mouvance post-hardcore de la fin des années 90 partagent le même genre de demi-carrière et un talent proche (Cave In, Poison The Well…), mais aucun n’est parvenu à générer un pouvoir de fascination comparable et une fan-base aussi importante.

Bref, il y a quelque chose comme 1 ou 2 ans, le groupe se retrouve à écrire et enregistrer un disque suite à la remémoration de leur ambition de groupe fraîchement formé de « sortir un disque chez Revelation Records produit par Don Fury » (avec qui ils ont bien enregistré une démo avant que Robinson ne les débusque, soit dit en passant), et prévoit de le balancer du jour au lendemain sur le web 2.0, sans crier « Gare !« . C’est qu’il voulait nous faire une belle surprise, un cadeau de Noël même, à nous autres fans plus ou moins hardcore et plus ou moins vieux. C’était sans compter sur les ânes de marketeux de leur label Century Media, incapables de gérer des petites coquetteries dans leurs circuits promotionnels bien huilés et voilà, la mèche fut vendue quelques semaines avant le lancement via un vulgaire leak de l’info sur Amazon, et la surprise, à demi-gâchée. La fête, elle, ne l’est par contre pas du tout parce que nous voilà malgré tout face à un disque inespéré et – spoiler alert – absolument excellent.

Comme la plupart de mes semblables, moi, j’aime les albums excellents ; mais, de toi à moi, j’ai une tendresse particulière pour les albums excellents ET qui sortent en décembre, parce qu’alors je sais que tous les blaireaux responsables de tous les classements de fin d’année publiés en novembre ne les auront pas dans leur liste. Un petit plaisir comme un autre, mais enfin voilà, ne t’attends pas à voir ce disque dans tes bien-aimés classements du meilleur de 2017, puisque :

  • le malheureux est donc tombé dans une faille critico-temporelle de laquelle seuls les albums de Beyoncé ou Daft Punk peuvent espérer dépasser,
  • ça reste un disque de post-hardcore d’obédience fin 90’s / début 00’s, c’est à dire un genre qui n’attire fondamentalement pas le chaland, surtout de ce côté-ci de Long Island.

Mais toi, qui sais ce qui est bon et qui lis un webzine de branleurs esthètes, tu ne vas pas passer à côté. Si tu connais Glassjaw, n’attends rien de fondamentalement nouveau mais le talent du groupe réside dans sa capacité à fondre une efficacité mélodique redoutablement élastique dans un bouillon instrumental hardcore, fait de surtension, de dissonance, de riffs bipolaires malins et en même temps d’un je-ne-sais-quoi de coolitude imparable – et cette capacité est intacte. Si tu ne connais pas Glassjaw, écoute ça (plusieurs fois) et dis-moi ce qu’en pense ton oreille de profane, ça m’intéresse. En 2017, Glassjaw est un peu seul dans sa niche mais reste au top du game, toujours aussi pertinent dans son mélange de radicalité et d’accessibilité, et c’est ce qui rend ce nouvel album si attachant, surtout à une période où ce genre a relativement disparu, faute de combattants ou de compromissions artistiques.

Allez, je pousse un cran plus loin : c’est mon nouvel album préféré de Glassjaw. C’est en tout cas le plus homogène et le plus constant dans l’agression. Que des bonnes raisons de se laisser tenter.