C’est une grande joie qui m’a envahi dès les premières minutes de ma première écoute de Collider, le second album des Allemands (mais avec un bon bout d’Australie à l’intérieur) de HEADS.. Car il ne faut pas beaucoup plus que ce puissant At The Coast introductif pour nous faire savoir que tous les espoirs qu’on avait pu mettre dans le groupe après les six titres parus en 2015 (voir ci-joint) vont être confirmés d’une façon pure, simple et sans contestation possible, par ces dix nouveaux morceaux. Et moi, quand je tombe sur un groupe qui fait mieux au nouvel essai qu’au précédent, et ben ça me remplit de joie, d’autant plus quand le groupe peine encore à apparaître sur les radars d’une scène musicale où il pourrait facilement occuper une place de choix.

 

 

J’ai souvent vu le nom de Shellac associé à celui de Heads. pour décrire rapidement la musique de ces derniers. Je peux comprendre le rapprochement, mais seulement un petit peu : pour le côté froid de l’ensemble, la basse bien en avant, et la batterie brute. Mais ce rapprochement, réducteur, occulte le travail mélodique très poussé qui saute aux oreilles dans la musique des Allemands, ainsi que le côté très léché de la production d’ensemble. Et si j’avais pu trouver sur le premier album que c’était même un peu trop propre, faisant passer un peu le groupe pour des premiers de la classe essayant de se la jouer noise, Collider sait cette fois tirer tous les bienfaits du gros son, sans pour autant perdre des plumes sur le versant émotionnel et organique de la chose.

Non, si je devais vraiment placer Heads. sur une carte de l’héritage noise-rock Américain 90’s, avec lequel ils établissent d’ailleurs un lien direct en convoquant avec réussite le frontman de Cherubs sur un morceau, cela serait du côté de la scène de Louisville, en compagnie de Shipping News, Slint et June of ’44, pour citer les plus évidents. Et si je pense à eux, c’est pour deux raisons. La première, c’est cette espèce de mélancolie toujours latente qui apporte aussi bien lumière qu’obscurité aux différents morceaux. La seconde, que j’aime tant chez les groupes précités ou chez un Karate, c’est cette façon de s’en foutre de faire un truc un peu trop mélodique, ou à l’inverse un truc un peu trop bruitiste, l’important étant pour les musiciens de transmettre leurs énergies de l’instant à l’auditeur, peu importe les écarts que ça doit induire musicalement. Et si Heads. s’en sort de façon naturelle de par ses éléments constitutifs qui opposent son chanteur au reste des instruments (j’y reviendrai), tu sais aussi bien que moi que faire rimer mélodies et saturation est surtout le moyen de se mettre tous les camps à dos. Ici, c’est fait avec une telle subtilité que les contrastes rayonnent de mille feux et imposent le respect. Et si Heads. doit être l’héritier de quelque chose, c’est de cette époque l’on se permettait peut être un peu plus, en tout cas dans la scène noise-rock, de marier douceur et âpreté, et ainsi de gagner en consistance et en fond.

Car la beauté et la puissance de Collider résident avant tout dans l’utilisation qui est faite d’une espèce de tension permanente, qui se révèle parfois par l’emploi de dissonances dans les guitares, ou plus généralement par la lutte entre une voix souvent dans la retenue et une musique proche de la rupture. Et c’est cette gestion de l’explosion, rarement menée à son achèvement, à part peut être sur le d’ailleurs salvateur Mannequin où des cris sont enfin lâchés, qui rend l’objet global si fascinant à regarder se déployer. D’autant plus que la construction du disque en elle même a été pensée pour décrire un chemin dont on ne peut prendre toute la mesure que quand on le regarde dans son ensemble. Cela commence par un bouillonnant mais presque calme At The Coast, puis cela mue tranquillement en quelques titres vers un milieu de disque plus abrasif, pour finir sur quelques morceaux de plus en plus décousus transpirant aussi bien l’impuissance que la résilience. Et si au milieu de tout ça tu ne trouves pas assez de moments marquants à ton gout, tu pourras au moins t’amuser à retrouver les traces des contributions d’invités que l’on aime beaucoup ici et qui jalonnent un peu tout le disque, comme celle (discrète) d’Emilie Zoé (Autisti) ou celle de Luc Hess (Coilguns, Kunz, The Fawn).

 

 

On ne t’en voulait pas d’avoir loupé les débuts de Heads. et leur première sortie assez confidentielle. Mais comme tu l’auras maintenant compris, il est temps pour toi de prendre le train en marche, si tu portes un minimum d’amour pour le rock qui se veut à la fois racé et mélodique.  Jouant des dichotomies tout au long d’un disque qui passe son temps à étoffer sa toile de subtiles teintes, le trio et son leader charismatique montrent une belle maîtrise d’un art qu’on semblait perdu en passant au nouveau siècle. Le résultat, débordant de classe, est un plaisir insondable pour les oreilles, et on espère que les nombreux concerts que font le groupe cette année (dont une tournée européenne en octobre avec Whores, que certains aiment aussi beaucoup dans ces pages ) lui permettront de profiter de tous les fruits que mérite une telle sortie.

 

 

Artiste : HEADS.
Release : Collider
Date de Sortie : 06/04/2018
Label : This Charming Man Records
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