En Février 2017, à la Malterie (Lille), entre deux groupes anglos-saxons, un groupe de rock instrumental français délivre un set excellent, entre bruitisme primal et instants éthérés. Les trois musiciens (les guitaristes Pierre Josserand et Pierre Lejeune, le batteur Nicolas Bernollin qui officie aussi dans Ni et V13) assènent des riffs répétitifs, leurs morceaux sont massifs, évocateurs. L’Effondras est un grand groupe au public restreint, un groupe dont la musique lourde et massive a évidemment un effet cathartique sur l’auditeur. 

Quelques heures plus tôt, je suis avec le groupe dans l’entrée de la salle. « On est pas très loquaces… », m’avertit le guitariste Pierre Lejeune. J’ai tout de même pas mal causé avec le trio, à propos du premier album comme du nouveau, et de la difficulté de ranger un groupe comme ⊙ dans une catégorie…

 

GVAC : Le premier album a été enregistré assez rapidement, en cinq jours.

Pierre Lejeune : C’est ça, oui…

Comment ça c’est déroulé?

Pierre Josserand : On a eu l’occasion d’enregistrer… dans un super beau studio en fait, pour pas très cher. Du coup on a décidé d’enregistrer dans un cadre hyper confort, quoi. Et en fait, on avait déjà bien travaillé les morceaux avant, du coup ils étaient assez aboutis, c’est pour ça que c’était hyper rapide. On avait beaucoup de matière à enregistrer et tout était sorti naturellement comme ça.

Nicolas Bernollin : Je sais pas, on a enregistré une heure et quart de musique, un truc comme ça. Du coup on a sorti trois disques avec ça, le premier album, un EP, et un autre EP deux titres.

Le deuxième album ça s’est déroulé dans les mêmes conditions où c’était différent?

Pierre L. : C’était vraiment différent, c’était pas du tout un studio en fait, mais une maison de vacances de potes, complètement paumée. On a tout ramené là-dedans et on s’est approprié le tout.

Nicolas : Vraiment une maison de campagne, avec des pierres apparentes. On a investi le lieu pendant une semaine environ, on a vécu dedans, on a poussé les tables, les meubles, on était en immersion.

Pierre L. : On était vraiment coupés du monde, le premier patelin il était à, je sais pas, 30 bornes…

Ça a influé sur l’album, sur son enregistrement?

Pierre L. : Ouais. On tenait à faire ça, justement, essayer d’insérer un peu d’environnement sur la musique, on a essayé de jouer avec le son, avec les pièces, ce genre de choses.

Pierre J : Dans un studio même si il y a toujours une âme ou quelque chose, ça reste entre guillemets assez neutre. On voulait aller dans un endroit qui avait déjà une histoire quoi.

Nicolas : On voulait changer de cadre, s’immerger dans autre chose. On a aussi eu une photographe, Marion [Bornaz], qui a pris des photos du truc, et il y a eu Sébastien Eglème qui a enregistré tout un paysage sonore autour du studio, des feuilles d’arbre, ce genre de choses.

Les morceaux de l’album sont travaillés et connus depuis longtemps, ou alors ce sont des choses un peu improvisées, jetées comme ça?

Pierre L : Non, à 90% c’est des trucs qui étaient déjà fixés. Après pour ce qui est inter-morceaux on a pas mal improvisé, on a retravaillé des arrangements, ce genre de choses. Mais dans la composition des titres c’était quasiment bon. On a quand même fait des petites expériences, avec les objets qui étaient autour de nous.

Nicolas : On a enregistré dans une église, on a suspendu des grattes au plafond pour choper la résonance pendant qu’on jouait, on a essayé des trucs.

Pierre L : Taper sur un barbecue!

Le premier album et l’EP ont été enregistrés avec Niko Wenner (Oxbow, God…), comment ça s’est déroulé?

Nicolas : Je l’ai rencontré quand je tournait dans mon autre groupe V13 avec Eugene Robinson, le chanteur de Oxbow. J’ai chopé le contact de Niko à ce moment là, et quand on a voulu aller enregistrer, je lui ai demandé si ça le branchait, il était sur Paris, et voilà! Il est venu avec un morceau en tête, nous on avait une ébauche de morceau. C’était vraiment très improvisé. C’est quelque chose qu’on jouera jamais en live. Il a aussi fait quelques rajouts sur [le premier] album aussi, du piano.

Et il est pas sur le nouvel album.

Pierre L. : Non.

Sur le dernier EP il y a un morceau très particulier, « Je Reste Avec Vous », qui est très massif, tout aussi frontal que d’habitude mais frontal d’une autre façon. C’est vers ça que s’engage le dernier album?

Pierre L. : C’était le morceau qu’avait Niko en tête, c’est pour ça qu’il est particulier. Et du coup non, l’album s’engage pas dans cette voie.

Dans vos noms d’albums, les noms de morceaux, les pochettes, il y a quelque chose de très ésotérique, païen. C’est quelque chose qui vous touche?

Pierre L. : … Oui. [un ange passe…] [rires] C’est un peu compliqué d’en parler, c’est quelque chose qui nous touche, l’alchimie, l’ésotérisme, mais je ne veux pas trop en dévoiler, je veux que tout ça garde un peu un côté caché. Donc… Oui.

Le premier EP et le premier album ont des pochettes immédiatement reconnaissables, la pochette du dernier EP est faite par Jean-Luc Navette… Vous avez un rapport particulier au visuel?

Pierre L. : Bien sûr, le visuel c’est quelque chose d’important. C’est le premier contact avec un disque.

Pierre J. : Il y a la volonté de faire un objet qui soit cohérent, dans tous ses aspects.

Des albums-concepts?

Pierre J. : Oh, pas jusque là.

Nicolas : Un truc qui parle, un truc sincère, un truc fort. Les djeunz, ils diraient « un truc qui claque », quoi!

Pierre J. : Il y a la musique, mais il y a aussi d’autres choses, et le graphisme en fait partie.

Le nouvel album apparaît plus arrangé, moins compact, il laisse plus d’espace aux instruments.

Pierre L. : Il est plus lumineux, moins lourd, moins terreux.

Nicolas : Il est plus ouvert, dans la compo, dans le jeu, dans l’enregistrement. C’est vrai que ça fait un album plus écrit peut-être, même si il y a encore des plages d’impro, de liberté. C’était une volonté de notre part, faire quelque chose de différent. On voulait pas faire le premier album en moins bien.

Il s’est passé pas mal de temps entre les deux albums, vous avez eu le temps de changer entre temps.

Pierre J. : Ouais c’est sûr, surtout qu’un nouvel instrument est rentré, j’ai eu une guitare baryton pour aller dans cette direction, affirmer le rôle de bassiste, entre guillemets, que je peux avoir, avoir des mélodiques basses plus précises.

Nicolas : De nouvelles textures, quoi.

C’est une configuration particulière : deux guitares, une batterie, pas trop de field recording comme dans d’autres configurations du même genre. C’est une configuration qui est venue comment?

Pierre J. : C’est venu très naturellement.

Pierre L. : Très naturellement, moi Nicolas je le connais depuis le lycée, on a commencé à deux et Pierre est venu. Il y avait la volonté de rester un trio, c’était important ça.

Nicolas : On a jamais vraiment travaillé notre son pour sonner comme ça. Pierre était là avec son jeu de gratte, Pedro [Pierre Josserand] était là pour triturer le son vers quelque chose de plus expérimental, et puis la formule s’est affinée. C’est très naturel, quand on sent que ça manque de graves ou de basses bah…

Pierre J. : C’est très instinctif.

Nicolas : En studio sur le premier album on a un peu triché, on a rajouté ici et là deux trois notes de basses, ce qu’on a pas fait sur le deuxième parce qu’on a travaillé encore plus notre son. Les choses se sont affinées, le premier album c’était le premier album.

Il y a une part d’improvisation en live?

Pierre L. : Il y a une part d’impro, on est pas toujours sûr de ce qu’on va faire, pas tout le temps. On fonctionne pas mal sur des appels, pour aller entre les parties. Les durées sont malléables…

Nicolas : En fait on sait ou on va, on sait ou on est, on sait comment on y va, mais pas quand. Il y a des appels, ça peut être un accord, un riff qui varie. C’est là le coté un peu urgent de la musique, c’est pas quelque chose qu’on récite.

Vous travaillez aussi bien sur des structures longues que sur des structures courtes, vous travaillez différemment les morceaux, ou c’est des choses qui viennent comme ça?

Pierre J. : Il y a pas de volonté de faire des trucs longs, courts, on se rend assez vite compte de la durée d’un morceau.

Nicolas : Les longs morceaux demandent plus de travail, d’ailleurs un morceau de 8-10 minutes, à la base il va durer 15, 16, 17 minutes. Et on épure, on épure, on épure. Le dernier morceau sur l’album, le serpentaire, il fait 23 minutes sur le disque, au début ça durait quasiment une demi-heure. Et au fur et à mesure de la travailler, de l’épurer, c’est devenu ça.

Pierre J. : Celle-ci ça fait quatre ans qu’on la travaille.

Nicolas : Même pour le mixage c’est compliqué, notre ingé son, Fred [Lefranc], il s’est grave pris la tête, parce que pour travailler 20 secondes de musique tu dois écouter 15 minutes de morceau, pour voir si ça rend bien!

Pierre L. : Peut-être que sur Phalène on voulait faire un morceau de trois minutes trente.

Nicolas : Ouais mais c’est parce que le riff de Pedro s’y prêtait.

Dans cette configuration, vous voulez que chacun s’affirme, ou vous tentez de former quelque chose ensemble?

Pierre J. : Ça je pense que c’est la magie du trio. C’est toujours stable, chacun est dans son univers, mais en même temps chacun peut être déstabilisé, tout fonctionne. Déjà à 4 je pense que c’est pas la même chose.

Nicolas : Après ça empêche pas que sur certaines parties c’est quelqu’un ou quelqu’un d’autre qui va « driver » cette partie.

Quelque chose qui est systématique chez les gens qui vous écoutent, c’est la difficulté de vous classer, post-rock, noise-rock, Doom, ça suffit pas. Que fait l’Effondras?

Pierre L. : C’est déjà plutôt une bonne nouvelle! Pour le coup, post-rock… Pas trop.

Nicolas : Ça dépend de ce que tu appelles « Post-rock ». Avec les étiquettes…

Pierre L. : Ouais, voilà.

Nicolas : Mais y’en a besoin pour que les gens se repèrent. Et c’est vrai qu’on va toucher un public qui écoute du rock plus bluesy, plus classique, mais aussi toute la scène post-metal, y’a des gars qui écoutent du Doom, du Sludge, qui vont nous écouter. Ça touche un panel assez large, dans l’échelle de la musique c’est ridicule bien sûr, mais dans cette scène rock indé on touche à pas mal de choses. Ça se voit avec les groupes avec lesquels on joue, j’en croise pas mal, ça peut être des groupes de pop, des groupes de Drone comme ce soir [Plurals, du drone britannique qui joue très fort et qui hésite pas à monter dans les aigus], Oiseaux-Tempête bientôt…

Pierre L. : On se définirait… Rock, rock instrumental, post-rock c’est compliqué.

Nicolas : C’est tellement connoté…

Pierre L. : Grave. Têtes de cerfs, forêts, pédales d’effets…

Ce serait quoi, dans ce cas, vos influences principales?

Pierre L. : C’est assez varié entre nous, du rock quoi.

Nicolas : Tu vois, par exemple, ce que j’écoute pas… J’ai jamais écouté Sonic Youth, j’ai jamais écouté Godspeed, j’ai jamais écouté Mogwai… Je dis pas que c’est des groupes de merde, à chaque fois que j’écoute ça je trouve ça génial, mais c’est pas un groupe qui m’a accompagné.

Pierre J. : Mogwai et Godspeed je connais pas, Sonic Youth plus. Après moi c’est beaucoup de blues, avec ces vieux bluesmen tout seul avec leur magnifique voix, c’est peut-être ce qui m’a poussé… Si je devais donner une influences, ce serait ça.

Pierre L : Moi aussi du blues, des classiques du rock.

Nicolas : En groupes actuels y’a Earth.

Pierre J & Pierre L : Ouais!

Justement, il y a quoi, en groupes actuels, qui vous fait vibrer?

Nicolas : Oh, Swans, même si c’est un vieux groupe. [Pierre J et Pierre L acquiescent] Actuellement, ça faisait longtemps que j’avais pas autant aimé un groupe, c’est Get Your Gun, un groupe danois, c’est pas très connu, c’est un trio sans artifices, qui envoie bien.

Pierre L. : Je dirait Sneers. Un duo italien, une fille un mec, un peu dans l’univers des premiers Sonic Youth, bien sûr, très chouette, super beau.

On dirait que vous avez pas trop d’atomes crochus!

Pierre L. : Non, ça va!

Nicolas : En fait on écoute pas mal de trucs différents. Après en commun on a toute la clique rock, quoi : Nick Cave, 16 Horsepower, Earth, c’est des choses qui nous touchent. Nirvana aussi.

Pierre L. : On a pris notre claque avec Nirvana ouais.

Vous avez d’autres projets à coté? Nicolas, tu es dans Ni et V13 je crois?

Nicolas : Oui, je joue dans Ni, dans V13 qui est en stand-by, il y avait PiNiol que j’ai arrêté il y a quelques semaines pour des raisons personnelles. On va dire que j’ai quelques trucs.

Pierre L. : Personnellement j’ai du mal à me disperser, monter d’autres trucs.

Pierre J. : Bah, non, moi…

Nicolas : « Moi j’ai deux gamins »! [rires]

L’Effondras sort son deuxième album, intitulé « Les Flavescences », le 3 Mars. L’album, bientôt chroniqué ici, est une tuerie. L’Effondras passe aussi à Chambéry le 31 Mars et à Paris le 11 Mai.