Il y a, dans les albums dont j’ai envie de parler ici, plusieurs catégories de disques. Certains sont des plaisirs immédiats, souvent un peu trop éphémères, « consommés » comme des produits apportant un certain divertissement, mais toujours extrêmement plaisants à écouter. D’autres sont des disques que j’ai appris à aimer, que j’ai écouté encore et encore jusqu’à en faire ressortir quelque chose, un je ne sais quoi d’unique et de fascinant. Ce sont ces disques dont parle, je crois, notre ancien camarade de feu SWQW Lexo7 / Kasper Hauser, dans une chronique mémorable et franchement brillante de Tommorow’s Harvest de BoC, un album qui ne m’a pourtant jamais transcendé :

« La chronique musicale est une escroquerie. Parce qu’elle se doit de demeurer subjective mais surtout parce que dans le cas présent, nul ne sait encore comment cet album va s’installer dans nos vies. Ce qu’il accompagnera comme moments de joie, de tristesse ultime, de lieux et d’êtres, à retrouver ou à découvrir. « 

Pourquoi cette ouverture curieuse? Pour deux raisons : d’abord, l’album sur lequel je souhaite écrire quelques mots ici est un album qu’on retrouverait plus logiquement dans les pages du blog du camarade cité plus haut, et il a même fini dans son top de l’année. Ce dernier album de Jessica MossEntanglement, est en effet un pur album d’ambient, un album qu’on pourrait également qualifier de modern-classical ou de drone, et si Moss n’était pas membre de A Silver Mt. Zion et ne participait pas à tant de sorties, entre autres, du label Constellation, il eut été improbable que j’en cause ici. Pas forcément par rejet du modern-classical ou des musiques électroniques, mais juste pour « justifier », en quelque sorte, sa chronique ici par les connexions Constellation, encore que sur GVAC, nous avons une ligne éditoriale plutôt flexible.

 

 

L’autre raison de cette ouverture sur les mots d’un autre, c’est que l’album dont je parle dans cette chronique fait indéniablement partie de la catégorie des albums à digestion lente. Car si il est situé relativement bas dans notre taupe 2018 et que je le mets moi même légèrement en retrait par rapport aux autres choses qui m’ont frappées l’année dernière, il fait partie de ces albums que non seulement j’aime, mais qui, en plus me fascinent, et me font prendre du recul, même le temps d’un instant, sur la façon dont je découvre, dont j’écoute, dont je m’approprie la musique. C’est probablement le meilleur album qui ne soit pas à proprement parler du rock que j’ai écouté en 2018.

Entanglement se situe totalement dans la continuité du précédent album solo de Jessica Moss, Pools Of Light, sorti en 2017. De la même façon que le précédent était divisé en quelques longues pièces, cet album est fait de deux morceaux, l’un formant un bloc écrasant de 22 minutes et l’autre divisé en quatre parties distinctes durant 4 à 7 minutes. Faites de boucles électroniques, de compositions au violon comme prises dans la glace, d’un chant amer et sec, ces pièces sont d’une beauté écrasante, elles sont sombres mais traversées par des envolées d’espoir somme toute très Godspeed/Zion-iennes, et qui n’ont pour le coup rien à voir avec les sorties d’autres artistes de cette galaxie en apparence similaires, comme Sarah Neufeld ou Colin StetsonMoss revendique d’ailleurs des influences venues de la musique contemporaine, du klezmer ou encore de la musique des balkans. J’ajoute que, bien qu’on retrouve chez elle des sons qui n’auraient pas sonné de façon fausse ou anachronique chez le Zion, et en particulier sur leur premier album, le vénérable et magnifique He Has Left Us Alone[…], il y a ici quelque chose de profondément personnel et même intime. Et pour l’avoir vue sur scène jouer du violon pieds nus ou parler du romantisme qu’elle retrouve dans des lois de la physique, c’est bien l’intime que je ressens à l’écoute de cet album.

 

 

Mais encore plus que cette intimité et la beauté des morceaux, un truc qui me fascine, chez Jessica Moss, c’est sa capacité à me faire ressentir des choses que je ne ressens chez presque personne. L’écoute des albums de Jessica Moss évoque certes l’espoir, l’amertume, mais elle me fait également traverser des épisodes parfois éprouvants, parfois même à la limite de l’oppression ou anxiogènes, car si j’insiste sur le fait que les compositions sont magnifiques, elles sont également si glacées et massives qu’elles en deviennent écrasantes, sans que cela soit une mauvaise chose. Car l’écoute de Pools Of Light et l’écoute de ce Entanglement m’évoquent directement ce qu’une connaissance m’a dit un jour sur le cinéma, il y a quelques années : cette connaissance affirmait que les films ne sont pas là uniquement pour nous faire ressentir des plaisirs simples, ils peuvent choquer, mettre mal à l’aise, enrager, mais que c’est aussi cela le cinéma, et que c’est ce qui le rend d’autant plus précieux et d’autant plus beau. Or, étant convaincu, déjà, que musique et cinéma sont des formes d’expression artistique beaucoup plus proches qu’il n’y parait, mais également que la musique est aussi là pour me choquer, m’étonner et me frapper la gueule, je ne peux que calquer ces mots sur mon ressenti de ce Jessica Moss.

Je pense pour une fois ne pas avoir été trop loin, car cet album, pour moi, vaut bien un paquet de lignes et des réflexions claquées – et c’était l’occasion de me remettre aux chroniques avec un texte relativement long, ça change des chroniques de deux paragraphes. Je n’ai en somme rien de plus à ajouter si ce n’est que le simple fait que je puisse dire tout ça d’un album si humble montre, déjà, que la chronique musicale, toute escroquerie qu’elle soit, permet au moins d’écrire des choses que j’espère plus ou moins pertinentes, mais cela révèle également toute la richesse qui se cache derrière le violon délicat de la canadienne.