Planquez votre joie de vivre : deux fanfarons issus des 90’s collaborent, pour le meilleur et pour le pitre.

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Voici à n’en pas douter, l’association de joyeux drilles de l’année. Certifié disque le plus éloigné du ska imaginable par le cerveau humain.

A l’annonce de cette union pour le temps d’un disque, les taciturnes du monde entier se sont réunis dans les rues de villes industrielles embrumées pour communier ensemble, dans la modération et le grommellement. Des espoirs tempérés naquirent, accompagnés d’angoisses d’échec, d’invectives et de découragements. Et enfin, après des mois d’attente maussade, le disque est parmi nous, avec sa pochette grise et floue.

Cette collaboration Jesu / Sun Kil Moon débute de manière assez prévisible. Les trois premiers titres sonnent en effet bien comme la superposition du travail des deux groupes : Kozelek déroule ses coutumières ronchonnades, histoires gênantes et autres récits de banalités modernes, pendant que Justin Broadrick pose sa reconnaissable grosse guitare pour bâtir une robuste trame post-indus. La greffe n’est pas rejetée mais le résultat est austère et répétitif, embarrassé d’une forte inertie.

C’est que sur ces longues premières minutes, la guitare de Broadrick est comme sur-imprimée, et émerge crûment du nuage d’effets qui constitue l’apparat shoegaze de Jesu. Le son évoque alors presque Godflesh qui réinterpréterait des compositions du projet claustro d’un de ses deux papas. Il est assez difficile de se passionner pour cette entrée en matière, qui ne s’autorise aucune facilité et sonne même assez kilométrique. Ces compositions donnent en fait l’impression que nos deux gaziers pourraient tenir comme ça pendant des jours, nous laissant volontairement de côté comme pour bien nous signifier qu’ils nous méprisent et qu’ils ont des choses plus importantes à faire et exprimer plutôt que de nous inclure dans leur délire obsessionnel et bougon.

Mais c’est lorsqu’il se débarrasse de cette rêcheur excessive, notamment sur la synthétique (et péniblement nommée) Last Night I Rocked The Room Like Elvis And Had Them Laughing Like Richard Pryor, l’acoustique (et bien nommée) Fragile, l’électro-folk Father’s Day ou le post-rock de America’s Most Wanted Mark Kozelek, que le disque séduit finalement en offrant enfin davantage de prise à l’émotion. Sur Father’s Day en particulier, on pense à une version chantée et rudimentaire de Boards of Canada, ce qui fait alors basculer le projet dans « l’un peu plus que ce qu’on en attendait ».

Au final, le disque s’écoute en entier avec plaisir, mais force est de reconnaître que c’est surtout son bon cœur électro-acoustique apaisé qui fait chavirer le notre (de cœur) (de pierre). Quand Broadrick nous montre sa grosse guitare le projet devient plus anodin, et pourtant tu sais que j’aime ça (la grosse guitare), mais les compositions les plus délicates sont définitivement plus brillantes. L’exception à la règle sera l’expéditive (6’20) Sally, pour le coup vraiment convaincante, avec un Kozelek qui monte dans les tours et surtout une guitare bourdonnante et pataude mais qui mène les débats, au lieu de simplement les accompagner en moulinant un riff à l’infini.

Le constat s’abat néanmoins, terrible et indiscutable, sur nos têtes plus ou moins bien faites : le métal a perdu, les sensibles ont gagné la bataille. Partie remise, va.