Les curieux qui suivent les projets de structures comme La Novià ou Standart In-Fi connaissent peut-être déjà l’univers dans lequel baignent les musiciens dont on va parler aujourd’hui: une musique expérimentale et unique, parfois qualifiée de “néo-trad” car usant d’instruments en apparence hors d’âge. Le camarade Somath avait déjà causé un bout des messieurs de Artus, qui faisaient revivre la musique du Béarn avec des structures noise-rock. Et dans le style néo-traditionnel, les francos-suisses de La Tène excellent depuis 2016 et la sortie de leur premier album Vouerca/Fahy. Projet des suisses Cyril Bondi (Percussions) et D’incise (de son vrai nom Laurent Peter, Harmonium), et du français Alexis Degrenier (Vielle à roue, également membre des excellents Tanz Mein Herz), La Tène ne m’avait pourtant jamais autant conquis qu’avec ce troisième album, qui est, pour moi, de loin leur disque le plus fascinant et le plus abouti.

 

 

Définir la musique de La Tène est déjà un exercice compliqué, car il est fort tentant d’utiliser des termes contemporains qui seraient pourtant fort peu à propos, car en partie anachroniques, le groupe plongeant avant tout ses racines dans une musique ancestrale issue de l’univers musical folk européen. Il s’agit donc avant tout d’un disque inspiré par la musique traditionnelle, prétendant (à raison) tracer son propre sillon dans un héritage musical imposant. Néanmoins, si il fallait dire comment La Tène sonne, disons que l’écoute des disques de la formation évoque directement une musique drone, noise, voir une répétition hypnotisante qu’on retrouve plus volontiers dans le krautrock. Tout ça pour dire que si les tags “musique trad” et “folk” qu’on voit plus bas peuvent laisser redouter le pire, on est clairement pas ici dans le bal-musette, ni dans l’exaltation réac d’un monde rural, mais bien dans le domaine des musiques ardues et exigeantes, que les références aux styles cités plus haut soient volontaires ou non.

Et si la recette de La Tène fonctionne mieux que jamais ici, c’est parce qu’elle s’est enrichie d’autres musiciens offrant leur savoir-faire à une base déjà très solide, et permet à leur musique d’aller encore plus loin. D’abord, l’album s’étire vers les étendues les plus lointaines de la musique trad, avec des cornemuses assurées par Jacques Puech et Louis Jacques sur “L’Abandonnée” et sur “Parade Du Soliat”, clairement le sommet de l’album avec son rythme qui va (ou plutôt semble aller) crescendo pour ne jamais s’apaiser. De l’autre côté, la seconde partie de l’album, plus “psychédélique”, s’appuie sur la douze-cordes de Guilhem Lacroux et la basse de Jérémie Sauvage, membres de Toad et La Baracande pour le premier et de France pour le second, mais également camarades de Degrenier chez Tanz Mein Herz. Les boucles sont bouclées, et c’est le cas de le dire pour une musique aussi lancinante, répétitive et hypnotique que celle de La Tène.

 

Le projet franco-suisse, dont le nouveau disque sort chez lez helvètes de Three:Four Records (dont j’aimerais parler un peu plus prochainement), est ainsi une formation terriblement fascinante, qui est clairement à la hauteur de son ambition, et pour conclure sur les mots des musiciens eux-mêmes (on le fait trop peu), une ambition qui n’est “pas d’arranger ou réinventer une musique toujours vivante mais bien de tisser chaque fil dans un nouveau sillon encore et encore jusqu’à son épuisement”.