Je n’étais pas, avant de m’y rendre, tout à fait sûr de parler de la dernière édition du Grauzone Festival, situé à La Haye, aux Pays-Bas, et ayant eu lieu le 9 février dernier. Puis, au fur et à mesure, je me rendais compte que le line-up était si ambitieux, si fou et si impressionnant qu’il aurait été dommage de ne pas écrire quelque chose sur un festival situé à une distance raisonnable du territoire français. Et ces quelques jours passés dans la ville néerlandaise ont tenus leurs promesses. Cet évènement, qui m’était tout à fait inconnu il y a quelques mois, alors même que d’autres festivals similaires et voisins (comme Le Guess Who de Utrecht ou le Cactus de Bruges) m’attiraient déjà pas mal, sera, je l’espère, une destination refuge pour d’autres années. Car la musique qui y a été jouée (entre autres, car je ne vais pas parler ici uniquement de musique) était exceptionnelle.

 

 

PRÉLIMINAIRES : DREDI SOIR / SADI MATIN / SADI APREM

Si le festival proprement dit avait lieu le 9 février, la veille était l’occasion de vivre la “Graunacht”, une soirée dansante et festive qui promettait aux festivaliers comme aux curieux (l’évènement étant en partie gratuit) de s’échauffer. J’avoue cependant ne pas pouvoir dresser un portrait complet de cette nuit, arrivant assez tard au PaardCafe et ratant à peu près la moitié de la soirée. Je constate néanmoins la qualité assez indéniable du set de OZMA. Surtout, c’est l’occasion de voir Nik Void, membre de Factory Floor, balancer un set impressionnant, bruitiste et aliénant. On croise également un public sympathique, accueillant (j’y reviendrai), ainsi que la légende John Robb (membre de The Membranes, journaliste à la carrière impressionnante et créateur du média Louder Than War) avec qui c’est un immense plaisir d’échanger quelques mots et qu’on aura l’occasion de revoir plus tard en bonne compagnie, puisqu’il anime des interviews le samedi.

On ne saura pas trop en dire plus, d’autant plus que l’auteur de ses lignes a fini au Het Magazijn passablement aviné et a eu bien du mal à se lever le lendemain matin. Néanmoins, il faut bien sortir du lit pour profiter de l’exposition, la “Graukunst” à l’espace Billytown, d’autant plus que cette dernière, intitulée « There Is Only One Artwork… L-if-E« , m’intéressait beaucoup. Car il s’agissait d’une rétrospective du travail de Genesis BREYER P-ORRIDGE, dont la musique, essentiellement celle de Throbbing Gristle mais également celle de Psychic TV, fait indéniablement partie de mon parcours musical. Une expo que je ne vais pas décrire en tout point, n’étant pas du tout taillé pour la critique d’art et encore moins celle de travaux pareils. Disons simplement que c’est encore une fois l’occasion de montrer la richesse du travail de BREYER P-ORRIDGE et qu’on ne dira jamais non à des livres, clips ou pochettes rares.

 

Exposition de Genesis BREYER P-ORRIDGE, ©Bob Rusche

 

L’expo, d’une taille relativement modeste, on en fait cependant vite le tour, et on profite du début de l’après-midi pour se balader dans La Haye, une ville que j’aime décidément énormément, avec sa diversité et son aspect cosmopolite, ses vieilles avenues de l’âge d’or néerlandais côtoyant le centre ultra moderne. A 16H, finalement, ouvre le Koorenhuis, où je voulais absolument voir The Public Image Is Rotten, docu retraçant l’histoire de Public Image Limited. Un film aussi drôle que passionnant, où l’on  découvre une partie plus tendre de John Lydon. L’occasion aussi de chiner (sans acheter, c’est juste pour le plaisir) des disques, prendre un café, discuter avec les français croisés sur place. En parlant des gens croisés sur place, il me faut absolument mentionner le public du Grauzone : il est à l’image de sa ligne éditoriale, résolument alternatif. On y croise des punks, des gothiques, des personnes ouvertement queer, pas mal de quinquas grisonnantes, des jeunes souriants… Loin de moi l’idée de dresser un portrait complet de la gente, mais je veux surtout souligner la richesse qui se dégage de la foule qu’on croise ici ou là et qu’on fréquente lors des concerts, une foule qui est certes ici pour faire la fête, sortir, s’amuser, mais qui est aussi là pour écouter de la musique et l’apprécier. Un public adorable, bienveillant, sympathique, d’une gentillesse mémorable, donc.

 

©Rene Passet

©Rene Passet

 

DÉBUT DES HOSTILITÉS : SADI SOIR

Mais maintenant que les à-côtés ont été présentés, l’après midi commence à toucher à sa fin et on peut entamer la raison principale qui nous aura amené ici : les concerts. Enfin pas tout à fait. Car si j’avais prévu d’aller voir le set de Steve Shelley, Ernie Brooks & Matt Mottel, j’ai finalement choisi de rester au Koorenhuis pour assister à l’interview de Blixa Bargeld par John Robb. Grand bien m’en a apparemment pris, les retours du concert du supergroupe que j’ai glané ici ou là étant systématiquement désastreux. Bref, l’interview du teuton par le british est l’occasion pour Blixa de briller par son charisme tranquille, son humour inimitable, ses petites histoires et ses mutismes que le Robb aura parfois bien du mal à combler (mais c’est là toute la richesse de l’exercice). Je repars assez comblé de ce court moment où j’aurais découvert un Bargeld certes arty mais aussi et surtout bien plus humble qu’il n’y parait au premier abord.

 

Blixa Bargeld & John Robb (« Blixa Talks »), ©Rene Passet

 

Laissant l’Allemand quitter la scène, je fonce enfin à la salle principale du festival, le Paard, où j’ai bien du mal à situer le concert de Snapped Ankles, finalement localisé dans le café. Un set qu’on m’avait assez bien vendu et qui a certainement été la plus belle découverte du week-end, les gaillards affichant une mine et une attitude délicieuses, sans parler de leurs accoutrements absurdes, entre Goat et un happening écolo. Et la musique! Du kraut qui claque, on entend ici ou là les parrains de Can, de Neu!, mais aussi sans doute un peu de DEVO, avec en plus une indéniable énergie live, les gaillards jouant souvent à se mêler au public et à balancer conneries sur conneries juste pour la beauté du lol. Bref, une fois leur très joli set terminé, on fonce se chercher un godet et un burger vegan avant d’aller voir la suite. L’occasion de dire que les consommations sont peut être un tout petit peu chères, mais que c’est largement compensé par la qualité des services proposés (le son, le lieu très aéré et clean, la taille de l’ensemble…) et le prix très attractif du billet.

 

Snapped Ankles, ©Bob Rusche

 

Je pars donc dévorer mon burger dans la petite salle, pour voir The Messthetics, arrivant tout juste à temps pour me frayer un chemin et trouver une place correcte. Et putain, la gifle. J’avais forcément confiance envers le groupe composé de Brendan Canty et Joe Lally, section rythmique de Fugazi (qui fut, rappelons le, un des meilleurs groupes de la Terre), et du guitariste Anthony Pirog. Mais à ce point-là! Entièrement instrumentale, la musique du groupe est extrêmement riche, libre, free, jazzy, sans jamais sonner prétentieuse malgré l’alignement de notes et le jeu de batterie absolument hallucinant de Canty. Et pourtant, malgré l’énorme bordel que les trois larrons balancent, j’ai vraiment l’impression d’assister à quelque chose qu’ils balancent avec une aisance incroyable. Décidément un des concerts les plus classes du week-end, que j’ai bien les boules de quitter au bout de 30 minutes, juste après un joli discours assurant que c’est nous, The People, qui feront la différence dans ce monde de merde. Hardcore will never die.

 

Anthony Pirog (The Messthetics), ©Rene Passet

 

Je pars donc voir Blixa Bargeld dans la grande salle. Car même si Einstürzende Neubauten tourne partout, tout le temps, et que Blixa Bargeld est extrêmement actif ces derniers temps, je n’avais encore jamais eu l’occasion de le voir en live. Or, cette performance, entièrement solo (bien qu’aux machines dans le fond on retrouve l’ingé son de Neubauten), entièrement vocale, avec le recul, et bien c’est peut-être la déception du week-end. Et même si on se laisse s’amuser, si on joue le jeu quand Blixa nous propose de l’accompagner dans la création d’une galaxie vocale ou dans ses blagues fines et osées à la fois, on s’ennuie sans doute un peu trop lors de cette longue performance. Bon, après, je suis quand même extrêmement content d’avoir pu assister à une performance pareille de “Negativ Nein”, mais le tout me laisse un peu sur ma faim, et le “concert” (?) laissera pas mal de personnes assez sceptiques.

 

Blixa Bargeld, ©Rene Passet

 

J’aurais aimé voir un peu plus de Pink Turns Blue, mais la petite salle étant totalement blindée, je n’aurais réussi à en voir qu’un petit bout avant d’abandonner face à cette ambiance étouffante. Je dirais que de ce que j’ai vu, ce n’est pas du tout le désastre que je craignais, les vieux goths se défendant encore pas mal sur scène et les tubes marchant de toute façon toujours aussi bien. Et leur musique, si elle n’a pas évoluée d’un iota, reste quand même beaucoup mieux jouée et beaucoup moins ringarde que d’autres formations de quinquas ou de groupes essayant de ressusciter, sans succès, cette darkwave / coldwave 80’s.

Je pars donc assez en avance pour la grande salle pour voir Shellac. Eux aussi, alors qu’ils ont dû jouer des concerts devant la moitié du monde, je n’ai jamais eu l’occasion de les voir. Et pourtant, dire que leur réputation les précède serait un euphémisme. Non seulement je n’ai jamais entendu de mauvais retour de live de Shellac, mais surtout, je ne crois pas avoir déjà entendu qui que se soit me dire que ce n’était pas excellent. Y a-t-il donc quoi que se soit à dire qui n’ait pas encore été dit sur le groupe? Parce que effectivement, la formation de Steve Albini est à la hauteur de sa réputation. Elle la surpasse même. Dès les premiers instants, la batterie mutante de Todd Trainer, la basse lourde et dissonante de Bob Weston, la gratte agressive de Albini (en t-shirt Cocaine Piss!) balancent une force de frappe monumentale, atomisant le public, qui en retour fout un bordel monstre un mètre plus bas. Shellac a délivré, pendant une heure et demi, le meilleur concert du festival.

 

Steve Albini (Shellac), ©Rene Passet

 

Et pourtant, dans la lignée de leur ligne musicale, politique même, rien de clinquant, rien de putassier : les trois musiciens sont ensemble au premier rang, il n’y a aucun light show, pas de rappel, un contact bienveillant mais absolument pas poseur avec la foule. Note spéciale pour l’hilarante série de questions/réponses et pour les mots de Steve Albini, assurant que si il ne garde pas les cheveux courts comme pendant sa jeunesse, c’est pour ne jamais avoir l’air “cool” devant les fafs. Rien que du rock dans sa forme la plus pure, violente, cathartique et même nihiliste : il n’y a rien que la musique, peut-être même juste du son, peut-être même encore moins, juste une chose coincée entre l’émotion et la pensée, entre la passion et l’esprit. Certainement le concert le plus tendu, glacé, que j’ai jamais vu, sans que la moindre once de frustration se fasse ressentir, avec comme exemple évident ce “The End Of Radio” étiré sur près de 15 minutes et à la conclusion gentiment provocante. Incredible, dude.

 

Todd Trainer & Bob Weston (Shellac), ©Rene Passet

Steve Albini & Todd Trainer (Shellac), ©Rene Passet

 

Il faut pas mal de temps pour se remettre d’un tel concert, et même si j’avais peur d’être trop épuisé pour continuer, je décide de quand même tenter Cosmic Dead, que j’ai déjà vu et que je sais géniaux, mais dont le volume sonore m’inquiétait pas mal. Et pourtant, aucun regret : beaucoup moins metal que leur concert au Magasin 4 de Bruxelles il y a quelques mois, leur set est de l’autre coté encore plus psyché et space rock, et le son excellent (ce fut une constance du festival) apporte encore une plus-value à leur set déjà bien claqué. Aliénante, hypnotisante, leur performance est un gros pavé heavy psych, observé par une foule plus nombreuse que ce que je craignais (nombreux furent ceux qui quittèrent l’évènement après Shellac), et était incontestablement un grand moment, un des meilleurs de la nuit.

 

 

Après ça, on se balade un peu en ville, revenant rapidement au Magazijn pour y croiser par hasard les gars de Rendez-Vous, que je n’ai pas vu ce soir là mais quelques semaines plus tôt à Liège, et qui en plus d’être un excellent groupe en live comme en studio se révèlent être des gars très sympathiques. Après avoir parlé des concerts de la journée, je les quitte pour voir un bout d’Ancient Methods. Curieusement, le berlinois que je ne connaissais pas du tout mais qu’on m’a vivement recommandé est la manière parfaite de conclure la journée. Car la danse y est entêtante, enivrante, mais on n’est plus dans une confrontation. Enfin, ce soir, on se laisse aller, on danse pas mal de temps sur la techno parfois à la limite du post-punk et de la musique industrielle de l’artiste. Et puis, épuisé par tant de belle musique, on rentre prendre un peu de repos.

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Aucun doute là dessus, ce Grauzone Festival est une expérience absolument gigantesque, incroyable, un évènement rare et beau, certainement inimaginable en France. La qualité et l’exigence du line-up, le son systématiquement excellent, la sympathie du public et de l’orga, l’emplacement des salles et leur proximité, tout fait du Grauzone un festival absolument incroyable, un endroit que je pourrais vendre comme sous-estimé si l’évènement n’avait pas été sold out. En tout cas, une très bonne raison de passer un week-end aux Pays-Bas une prochaine fois. Ou même plusieurs prochaines fois…

“It’s not about the sound; it’s about the context.” – Blixa Bargeld, 9 février 2019.

Je remercie Rene Passet et Bob Rusche pour leur accord concernant les photographies qui illustrent cet article.

Le Grauzone Festival est un festival interdisciplinaire ayant lieu chaque année dans la première quinzaine de février à La Haye, Pays-Bas. Grauzone organise également d’autres évènements dans l’année. La majeure partie de l’évènement se déroule dans le Paard. L’évènement se déroule également au In Het Koorenhuis et à l’espace Billytown.