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Pour 2016, on s’attendait à un Hellfest stabilisé, presque une édition comme les autres. Que nenni : insatiable, l’organisation a encore franchi un palier supplémentaire dans la démesure et le plein-les-yeux. Principalement pour le meilleur – un site agrandi dans sa partie Warzone, et encore étoffé en décoration et totems divers – mais aussi un peu au détriment de la vivabilité sur site – 60000 festivaliers par jour, record battu et pour la première fois une impression de saturation totale du site dans ses espaces centraux.

Le plus important est en tout cas préservé : la qualité artistique reste irréprochable, avec comme tous les ans un nombre impressionnant de bons concerts, conséquence logique de l’amas de pointures réunies sur 3 jours et 6 scènes.

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Vendredi

Contrairement à nos envies de festivalier exhaustif et de guerrier du live report, ce n’est pas avec les Suédois de Monolord que nous avons commencé cette édition 2016 mais bien avec les Parisiens de Cowards, dont nous avions déjà eu l’occasion de te parler ici bas et qui constituent sur le papier un moyen fiable de se jeter à l’eau pour 3 jours de batailles de gras, d’happenings d’ultraviolence et autres hélicoptères avec les bras. Au sujet des Suédois, sache juste que leur concert du mois dernier aux Doomed Gatherings nous avait bien convaincu, lourd et accrocheur qu’il était. Ressortir convaincu, cela ne sera pas trop la même histoire avec le hardcore négatif des franciliens en ce vendredi matin, la faute à une attitude un peu irritante et à un son franchement dégueulasse qui fait perdre complètement le fil des hostilités. Pour les avoir déjà vus dans d’autres conditions, c’est une déception, mais cette petite demi-heure nous aura au moins permis d’admirer les pratiques aménagements réalisés autour de la dorénavant pharamineuse Warzone cette année, cette scène étant jusque là le petit mouton noir du Hellfest en terme de qualité des infrastructures. Cette année, la circulation fluide et la décoration somptueuse donnent envie de revenir aussi souvent que possible s’abriter sous l’aile protectrice de ce Lemmy métallique de 15 m de haut, qui veille gaillardement sur les lieux. Alors on profitera ici d’un grand nombre de concerts, comme ce All Pigs Must Die bien vénère ou cet instant partagé avec le crust entrainant et fédérateur de Victims, bien que l’on ait senti les Suédois pas forcément à l’aise sur du matos emprunté, suite à une sombre histoire de grève des transports.

Pour nous, la programmation orientée thrash de ce vendredi sous l’Altar n’a pas fait le poids face aux arguments des autres scènes en ce premier jour, malgré un line-up excitant. À noter cependant des sets convaincants mais classiques des Américains de Skeletal Remains et de Havok, ces derniers mettant la barre d’ailleurs assez haute en terme de Thrash / Crossover, barre qui tiendra la forme jusqu’au passage de Power Trip le dimanche, sans équivoque, mais ça on en reparlera plus tard.

Le premier détour par la Valley de notre festival aura eu pour but de jauger les Ukrainiens de Stoned Jesus, que je ne connaissais que par le biais de suggestions youtube intempestives, qui forcément m’avaient fait consciencieusement éviter à tout prix la musique du trio. Ce n’est pas le cas d’un public déjà en grand nombre pour un concert avant midi, et qui connaît très bien les morceaux. Le groupe est donc en territoire conquis pour balancer le sourire aux lèvres et avec un son parfaitement maîtrisé son stoner-rock plouc et pas original pour un sou. J’ai depuis eu le malheur de me soumettre à ces fameuses suggestions youtube, autant dire qu’on est face au cas typique du groupe agréable au Hellfest en début de journée, mais ça s’arrête là. Sous la même scène, ça sera déjà beaucoup plus sérieux avec Wo Fat, groupe assez peu intéressant sur enregistrement mais qui prend clairement de la valeur en live, bien aidé par le son complètement obèse de la Valley. C’est relativement lent, assurément lourd, et tout à fait efficace dans son genre.

On continue dans les affaires sérieuses avec les Ramesses (groupe d’anciens Electric Wizard) qui dégainent un son ultra harsh qui demandera un bon temps d’adaptation avant de déployer tout son pouvoir. C’est lugubre et prenant comme il faut, et ça marque le début d’une grosse montée en qualité d’une journée qui ne s’arrêtera plus de nous combler.

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La suite du programme de la Valley se trame du côté de la Corée du Sud avec Jambinai, puisque pour la première fois un groupe de la péninsule bicéphale se retrouve à l’affiche du Hellfest – et cocassement, des Escales de Saint-Nazaire un peu plus tard dans l’été, ce qui doit être une autre première. La musique du groupe consiste schématiquement en un post-rock dégénéré, qui part généralement d’un riff/rythme de geomungo (instrument traditionnel coréen, instrument à cordes donc mais dont la rudesse apparente donne une prestence guerrière bien appropriée au contexte à la musicienne qui le tabasse), monté en sauce par le classique guitare/basse/batterie et les vibrations ondulantes d’un haegeum (autre instrument coréen) avant de basculer dans des breaks apocalyptiques genre terreur sur la ville, avec grands vents, crissements de pneus, et effondrements de buildings. Le dernier titre, lui, sera une longue complainte post-rock bien dans les codes occidentaux, ce qui n’entachera pas la saveur résolument surprenante du set de rester dans les esprits. Très beau.

Deuxième passage au Hellfest pour Vision Of Disorder, et encore une leçon adressée par ces darons du hardcore métal qui avaient considérablement changé la donne à l’époque. Depuis la dernière fois, la bande du toujours aussi charismatique et talentueux Tim Williams a sorti deux albums carrément convaincants, et les morceaux récents ne détériorent pas du tout la qualité globale d’un set porté par un son bien méchant redonnant un bon coup de jeune aux plus vieux morceaux. Le problème, c’est que ce concert en plein jour et air ne peut rivaliser avec le set incroyable que le groupe nous avait déballé sous la Terrorizer, au creux d’une chaude nuit de déchaînement de l’an de crise 2009. Rien à reprocher donc, si ce n’est peut-être l’usure du temps et surtout le créneau alloué au groupe. Ca n’aura empêché personne de savourer les riffs délicieusement crunchy de leur thrash-core de patrons, mais on en gardera un souvenir un peu moins impérissable cette fois-ci – contrairement à celui de la prestation suivante, celle de Earth. L’originalité du line-up de cette tournée réside dans la présence à la guitare baryton de Jodie Cox (Narrows, Tropics, Bullet Union). Pour le reste c’est du classique, et c’est toujours un plaisir de voir Adrienne Davies et son toucher de batterie incomparable derrière les futs, tandis que Dylan Carlson gère son petit monde avec finesse et majesté. L’orientation sonore du jour est de façon surprenante très lourde, là où l’on pouvait s’attendre à quelque chose de plus feutré. Le résultat est éblouissant et complètement prenant, nous ramenant sur les ambiances de The Bees Made Honey In The Lion Skull, à notre plus grand bonheur.

Petit tour par Inquisition histoire de prendre sa dose de black metal de bonne facture, puis retour sous la Valley pour la prestation des Melvins – des Melvins qu’on a connu plus inspirés. J’étais très heureux de les revoir en trio – c’est sous cette forme que j’ai vu leurs meilleurs concerts, et leur trip hyper rythmique à deux batteries avait fini par me gonfler – mais, la faute à une setlist laborieuse (en tout cas je ne vois que ça, puisque les conditions étaient idéales et les gaziers remontés comme des pendules), le set s’est révélé bancal, partagé entre quelques tueries réglementaires et des égarements dans des compositions sans issue. Un peu à l’image des derniers albums finalement, de qualité aléatoire depuis l’exceptionnel (A) Senile Animal – 10 ans, déjà.

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Magma a beau être le titre du dernier album de Gojira, c’est avant tout le seul groupe que tes parents auraient bien voulu voir au Hellfest avec toi cette année. Et c’est tout content que tu as pu rentrer à la maison leur dire que la bande de Christian Vander avait tout déchiré – même si les premières minutes déconcertent (en dehors de l’époustouflante qualité musicale du truc et de la nécessaire immersion, il faut bien reconnaître que les chants, et notamment les choristes tout droit sorties d’une rediff de Fa Si La Chanter, ont un côté ridicule), on se prend rapidement au jeu pour ne plus décrocher. Le groupe développe son propre langage (vocal comme musical) avec une finesse, une liberté et une dynamique impressionnantes. On ne va pas se mentir : on a bien dû lutter, ça et là, contre nos instincts primaux nous ordonnant d’aller rechercher un pichet de Kro pour courir au concert de Testament (dont on vit la fin : essentiellement brouillonne, évidemment bruyante et clairement excessive), mais cette nouvelle ouverture vers autre chose pour le Hellfest était une éclatante réussite. Les meilleures preuves, en plus de la touchante ovation finale, c’est la présence assez réconfortante de nombreux sexa- voire septagénaires dans le public. Le Hellfest, c’est aujourd’hui littéralement pour les humains de 7 à 77 ans.

Habitués des lieux, les Converge débarquent en terrain conquis et prennent la scène comme on extermine des insectes : d’une main ferme, et sans pitié. Casual violence. Seul problème cette année : on n’entend à peine la guitare. C’est peut-être dû au fait de les avoir déjà trop vus, mais ça nous a complètement empêché de rentrer dans ce concert – c’est qu’on devient exigeant. Converge sans son Ballou à fond les ballons, m’enfin ?! Cela n’a aucun sens, alors on préfère oublier cette mésaventure, et déjà se concentrer sur leur passage en 2018, un nouvel album sous le bras. Pourtant le set était impeccable, Ben Koller – tout juste revenu de ses récents enfantillages – toujours aussi monstrueux, Jacob Bannon plutôt concerné, mais on évoquera un sabotage technique, d’autant plus surprenant que la réfecton de la Warzone a aussi eu un effet ultra positif sur le son – ce son qui avait déjà gâché le passage de Converge en 2014, sur l’ancienne Warzone. Bref.

C’est l’heure de l’éternel débat sur Sunn O))), groupe possédant chez nous aussi bien des détracteurs que de grands amateurs. Pour ces derniers, un concert de la bande Anderson-O’Malley-Csihar ne se manque pas, se prépare à coup de pichet de Grimbergen (faute de mieux) et s’accompagne d’autres artifices nécessaires à lâcher prise. Sur scène, ça n’a pas l’air très à jeun non plus, mais ça maîtrise toujours aussi bien sa vibrante puissance. Mis à part quelques petites longueurs sur la deuxième partie de set, l’affaire est en effet rondement menée (un peu trop même) et proposera de très belles ambiances, aussi bien auditives que visuelles. Ce n’est pas la fois où je suis rentré le plus dans l’expérience, mais ça reste toujours des sensations que tu ne peux retrouver ailleurs. Et rien que pour ça, ça valait grave le coup. Bonne nuit les petit(e)s.

hf16_7Bouh !

Samedi

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Hallelujah : en ce samedi matin nous sommes à l’heure pour profiter du premier concert du jour, pépouze. C’est toujours une petite victoire (10h30, quand même) et c’est à chaque fois une bonne occasion de profiter de petits groupes qui squattent tes caves préférés tout au long de l’année et qui pour une fois se voient dotés de capacités sonores dignes de ce nom. En ce samedi du cru 2016, ce sont les Lillois de Lumberjack Feedback qui bénéficient de ce privilège et qui lui feront d’ailleurs honneur en mettant l’énergie nécessaire à faire passer cette demi-heure de post-hardcore comme une formalité pour le spectateur. Après, on ne va ici pas s’enflammer autant que le camarade Blacksad dans sa chronique : ça reste du post-hardcore à deux batterie, ni plus ni moins, et on aurait préféré voir Year Of No Light, bien que les mecs aient l’air franchement sympathiques.

On reste ensuite sur le même label (Kaotoxin, pour ne pas le citer) mais on change de style avec le black metal moderne et post-apocalyptique d’Otargos qui s’agite sous la Temple. Le show est propre, rôdé, les compositions se tiennent bien, mais il manque le petit quelque chose qui te fera te souvenir de cette prestation, surtout dans un contexte aussi gargantuesque qu’un Hellfest. Et tant qu’on est sous cette scène, autant clore le dossier pour ce samedi en évoquant rapidement Archgoat, un fier défenseur de la vieille école du métal noir qui gratte bien. Voilà en tout cas des gars qui font bien peur et qui n’ont vraiment pas l’air d’avoir de la tendresse pour la race humaine (surtout si elle n’est pas blanche, on peut imaginer) et qui crachent leur venin (oui, je viens d’inclure une référence à Téléphone dans un article sur le black metal) sans pitié. Au bout de quelques morceaux, tu commences à en avoir un peu ras le bol de tant de froideur, mais il faut avouer que les gars savent y faire, et qu’ils ne pourront pas être critiqués pour abus de compromis.

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11h30 et des brouettes est l’heure choisie par le diable pour juger de ce que les Parisiens d’Hangman’s Chair ont dans le ventre. On va être honnête, les mecs ont la réput’ d’être des cons, et leur dernier effort This Is Not Supposed To Be Positive ne nous a pas convaincu, au contraire d’une frange étrangement majoritaire de la blogo-webzino-newnoiso sphère. On ne partait donc pas avec le jugement le plus objectif du monde (on n’est pas là pour ça), et on se contentera donc de dire que le groupe avait un son de qualité supérieure, et que l’ensemble était plutôt solide. Cela fait aimer un peu plus les morceaux que sur galette – encore que l’interprétation était un peu mollassonne, matin oblige – mais difficile quand même de comprendre pourquoi on en parle autant, et en bien qui plus est (il paraît que c’est adressé aux amateurs d’Alice In Chains, on pensait pourtant en faire partie).

Du grind death vegan pour digérer ton burger, ça te branche ? Contrairement à d’autres, on ne peut ici s’empêcher d’adorer le dernier album de Cattle Decapitation, The Anthropocene Exctinction, et nous avons donc été complètement ravis par une setlist qui lui faisait honneur. On regrettera cependant un son assez illisible qui ne facilite pas du tout l’accroche quand tu ne connais pas ces morceaux bien alambiqués. Quand c’est le cas par contre, ça n’entrave pas le plaisir et ça donne grandement envie de revoir la bande du bluffant Travis Ryan (chant) dans de meilleures conditions. Après une telle décharge mentale demandant concentration et implication, la petite pause du côté de Discharge aura agi en parfaite soupape pour relâcher nos méninges. Rien d’incroyable au rendez-vous cependant, mais rien de ridicule non plus, et c’était même plutôt cool en fait.

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C’est donc tout à fait détendu qu’on retourne sous l’Altar pour profiter d’une des grosses surprises du gâteau 2016, surprise que tu n’auras normalement pas l’occasion de revoir de sitôt : Agoraphobic Nosebleed, qui fait son cinquième concert ever en 20 ans d’existence et qui donne un des deux seuls concerts de cette édition 2016 sans batterie (le second étant Brodequin, où un mec s’occupait de rejouer toutes les parties de batterie aux doigts sur un pad, plutôt impressionnant à vrai dire). Scott Hull (Anal Cunt, Pig Destroyer) à la guitare, une basse, deux chanteurs (un petit gros genre prof’ de math ironique et une petite punkette sacrément charismatique) et une boite à rythme qui est diffusée sur un bel amas d’enceintes disposé sur scène, voilà les armes sorties pour ce concert particulier. Et si on pouvait avoir des doutes sur la qualité et la mise en place du projet, ils ont été très vite dissipés, tant l’ensemble était violent et possédait un esprit résolument punk et sans compromis malheureusement trop souvent absent à l’heure actuelle du metal et de son microcosme. On ne s’attendait en tout cas pas à en prendre autant plein la gueule, et on sort ravi d’une prestation exigeante qui nécessitait une certaine implication de l’auditeur pour se laisser dominer par cette violence déshumanisée. Par certains aspects, ça pouvait rappeler la prestation d’Atari Teenage Riot au Hellfest il y a quelques années, la qualité en plus, le côté poseur en moins.

Histoire d’être tout à fait complet, le crou SWQW s’est aussi fait un devoir d’aller checker les allemands de Mantar, en même temps sous la Valley. Rien de fondamental, mais leur stoner-core l’a effectué bien honnêtement, et ce concert constituait probablement le highlight de leur carrière, dans la mesure où ces deux bonhommes ne doivent pas avoir l’habitude de jouer dans des lieux aussi vastes et devant autant de monde. Bon concert, accueil chaleureux ; OK, on continue sous la Valley.

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Torche a failli nous perdre, il y a quelques années. Toujours plus pop, toujours plus linéaire, on était en voie de décrochage mais voilà, les deux derniers disques ont retapé un peu du poing sur la table, et c’est exactement ce qu’il fallait. En live c’est pareil, les voix approximatives ont pris de l’assurance, et le groupe maîtrise sa formule stoner/pop à la perfection, en jouant notamment d’un joli mélange de répétition et de subtils décalages rythmiques. C’est donc toujours un peu plus complexe que ça en a l’air, l’effet hypnotique fonctionne de mieux en mieux et la lourdeur reste de mise. On n’en attendait rien, mais une fois de plus on en est resorti séduit.

Quand d’ex-Electric Wizard se retrouvent sous le nom de With The Dead, ils font quoi? Du Electric Wizard, à peu de choses près. Allez, ajoute une lampée de Cathedral sur le chant (le peinturluré Lee Dorrian crache moins de bile), et tu auras une idée assez précise de ce que With The Dead nous a proposé. Tout ça est interprété avec un dégré de pureté très élevé, rien à dire, et ça file quand même assez droit mais c’est aussi l’intérêt de ce concert immersif, qui enlasse progressivement toute la Valley dans son cocon doom mauve/noir. Impeccable.

Le punk nous emmerde, OK? Passant par là au gré du truchement des files d’attente au bar, on s’est essayé au concert des Toy Dolls, et on ne le regrette pas. Pour faire simple : la version anglaise et quinquagénaire de NOFX. Les morceaux sont excellents, l’énergie et la vista réjouissants, et mine de rien, les instrumentaux ont ce petit quelque chose de taquin que la plupart des groupes punks modernes n’ont pas.

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Comme on te l’avait déjà bien signifié dans la chronique de leur dernier album, on tient Goatsnake en haute estime. Tranquillement et par intermittence, ils ridiculisent en live comme sur disque les 3/4 de la grouillante scène doom/stoner de ces dernières années, la rareté de leurs interventions assurant même une absence totale de lassitude. Même sanction ce soir, avec un déversement inoui de classe et de maîtrise de leur magma soul-doom, garanti sans mauvaises graisses. Dans cet amas de feeling, on est même ravi de voir Pete Stahl se déchainer au micro (le mec s’éclate, clairement), et l’habituellement encapuché Greg Anderson prendre lui aussi beaucoup de plaisir à jouer à la rockstar, prétentieux et poseur. Bref, un pied incroyable pour tout le monde.

Hermano n’avait plus donné de signe de vie depuis une petite dizaine d’années, et le groupe ayant manifestement été réactivé à la demande spécifique du Hellfest, disons qu’on n’attendait pas grand chose de ce concert. Excellente surprise alors de voir découvrir un groupe complètement au taquet, affûté comme jamais et bénéficiant, comme toujours sous la Valley, d’un son démoniaque. Ah, ils avaient répété, les gaziers! C’est bien simple, l’ambiance était tellement à l’emportement que John Garcia a… parlé. Le message se résumait à « on est là juste pour vous« , mais à la limite, ils pourraient bien être là juste pour un gros paquet de pognon qu’on s’en foutrait un brin, tant la purée fut envoyée sans ménagement. Merci M. Garcia, changez rien, buvez du thé au miel, et à l’année prochaine – avec Slo Burn ou Vista Chino, de préférence.

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Après toutes ces années à voir défiler sous les Terrorizer puis Valley à peu près tous les cadors du stoner, il est étonnant d’avoir dû attendre 2016 pour assister à la collision entre Hellfest et Fu Manchu, mais bon, c’est ainsi et l’important, c’est que ça valait le coup. Pour faire simple, la prestation est moins folle que celle d’Hermano mais le répertoire est plus consistant, sans parler du groove caractéristique de l’affaire, celui qui fait rider les skaters et tourner leurs vidéos Youtube. Heureux les Valleyeurs, donc, et une belle conclusion pour cette soirée de champions sous la plus enfumée des tentes.

Avouons-le, on est plutôt allés voir Terrorizer par curiosité et respect (bien que le gaillard ait trouvé Dieu et arrêté les drogues depuis un moment) pour Mr. Pete « Commando » Sandoval (Morbid Angel) que pour autre chose. Autant dire qu’on ne s’attendait sûrement pas à une telle leçon, et que la déflagration infligée à ta nuque par un tel enchaînement de blasts beat est à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire d’un festival qui n’est pourtant pas novice dans le domaine. Tu rajoutes à ça le groove bien punk apporté par les gars de Monstrosity qui s’occupent des cordes ce soir-là (avec la dure tâche de remplacer Jesse Pintado parti rejoindre les morts depuis exactement dix ans), et tu obtiens le meilleur concert du week-end dans la catégorie metal extrême option old-school, avec félicitation du jury pour cette maîtrise technique sortie directement des entrailles de Satan.

Et bon, un feu d’artifice et au lit, quoi.

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Dimanche

hf16_12Viens voir le Dr. !

Tu t’es déjà demandé ce que ça faisait de devoir balancer un set d’une demi-heure de death metal à 10h30 du matin après deux jours de péripéties festivalières ? Nous oui, tous les ans même, jusqu’au jour où l’on s’est retrouvés dans cette position précise avec Corrosive Elements, et d’en flipper depuis 6 mois. Sans trop nous attarder sur les détails histoire de ne pas verser définitivement dans l’egotrip, sache juste que l’accueil se fait aux petits oignons dès 9h du mat’ et que les gars de la technique sont aussi disponibles que possible (et avec ce petit sourire, genre « t’inquiète petit, ça te fait flipper mais ça va bien se passer »). Sache aussi que le public du Hellfest est aussi beau depuis la scène qu’espéré, qu’on l’entend vachement bien gueuler, et qu’un circle pit vu de haut, à 10h45, ça vaut à peu près tout l’or du monde. Ah oui, et le buffet artiste est nickel aussi. Cela nous aura d’ailleurs fait manquer un bon bout du début de journée, mais cette fois on avait une excuse recevable.

On reprend une activité normale au moment où Turnstile investit la Warzone bardé d’une énergie bien hardcore et d’un groove authentiquement 90’s qui ont le mérite de mettre immédiatement dans le bain. En terme de positive attitude comme de musique, il va sans dire qu’on se situe plusieurs crans au-dessus d’un Mass Hysteria, qui est aussi passé par là dans le ouikène. Bref, une première bien convaincante pour un groupe qu’on espère revoir souvent, et pourquoi pas s’offrir une longévité à la Sick Of It All – d’autres tauliers passés par là dans le ouikène d’ailleurs, quand on te dit que tout le monde se retrouve au Hellfest.

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Via un habile crochet par la Valley, on s’est ensuite attardé sur le concert de King Dude. Ce death-rock classieux n’est jamais très enthousiasmant, mais il a le mérite d’amener de la sobriété et la rassurante prestance de son swamp-crooner dans les montagnes de sauvages que présente le Hellfest. Et puis, pour une fois que le monsieur n’était pas torché et assurait correctement ses parties vocales, il était de bon ton d’être de la partie. Une petite heure taciturne et apaisée, OKLM, quoi.

Retour express à la Warzone, et mention spéciale ensuite au total no-look du chanteur des excellents Powertrip, en sweat trop grand, bermuda beige et chaussettes remontées, cheveux gras et casquette Slayer – plus fort encore que les Turnstile, qui passeront d’ailleurs le concert sur scène, toujours prêt à filer un coup de main au micro. Un tel degré de rien à foutre en terme d’image est toujours rafraichissant dans un monde rempli de Rammstein, de Ghost et de clowns folk-métal. Et puis, bien sûr, le groupe a charclé le public de ses compos thrash-punk aussi délicates qu’un Balkany en campagne, des usinages de riffs à un rythme industriel dans le plaisir et la détente de bons vieux circle-pits des familles, généreusement encouragées par le groupe et ses mimiques guerrières. La routine de la Warzone, un peu, mais la musique n’y est pas toujours aussi bonne alors on veillera à rester bien jusqu’au bout.

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Lors de la dernière tournée de Pigs, groupe où officie également Dave Curran, ce dernier nous avait confié que la longue et incomparable carrière d’Unsane s’approchait de la fin, pour cause d’âge surtout, et aussi d’entente entre les membres, un peu. Cette tournée 2016 était à l’époque même remise en question, et c’est donc avec un respect éternel que nous sommes vraisemblablement venus dire au revoir au trio emmené par Chris Spencer, trio qui se sera révélé (comme au TINALS ou à Orléans quelques semaines auparavant) toujours aussi percutant. La setlist balaye avec élégance toutes les périodes du groupe (des vieux tubes genre Alleged, Sick, Scrape à de plus récentes perles type Killing Time et surtout Only Pain), et si on peut toujours regretter avec ce genre de maîtres l’absence de son morceau préféré, les choix faits pour cette tournée étaient sacrément judicieux, permettant au groupe de mener un set dynamique et rageur. La classe, tout simplement, et à jamais.

Après, on a essayé d’aller voir Gojira, mais une fois rencontrée la muraille de spectateurs de tout âge scrutant avidement les écrans géants disposés autour des Mainstage, on a préféré aller faire le plein avant Kadavar. On n’a d’ailleurs pas grand-chose non plus à te raconter sur les Allemands que tu ne saches déjà. Les tubes sont déroulés pépouze avec grande classe, le groove est toujours dans la place, mais on commence à les avoir vus un peu trop pour crier au génie. Mais ne t’inquiète pas, ils restent quand même au-dessus de cette mêlée stoner-FM si envahissante.

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Dans le genre, « groupe déjà vu quinze fois », Slayer se pose forcément là pour tout spectateur plus ou moins assidu du Hellfest, et du métal en général. Et si d’habitude on ne s’en plaint jamais, il faut quand même dire que là ça commençait vraiment à sentir le formol, et c’est plus de la tristesse et de la pitié qu’autre chose que l’on aura ressenti devant un set pourtant maîtrisé (sauf pour Paul Bostaph, étrangement à l’ouest sur pas mals de breaks). C’est que l’on voit bien que papa Arraya a déjà répété tout ça beaucoup trop de fois pour une seule vie. Cela l’amuse encore par moment, et c’est alors touchant, mais de manière générale voilà un concert qui n’aura pas convaincu, malgré le caractère imparable du répertoire. Et puis on aurait bien aimé te dire si Gary Holt faisait le taf’ à la seconde guitare, mais comme il était gravement sous mixé par rapport à Sa Majesté de la beaufitude Kerry King, ça sera pour la prochaine fois. Ou pas.

On enchaîne ensuite sur un set un peu embarrassant de Rival Sons, groupe manifestement en train de faire son nid du côté du mainstream suite à sa tournée avec Black Sabbath (et ce que ça implique de passages chez Zégut, montée en puissance en Allemagne et autres sessions live Ouï FM), qui semble prendre ses lourdeurs à la Lenny Kravitz pour des fulgurances Zeppelin-style. Comme un John Butler Trio hard-rock, c’est souvent téléphoné (« wohohohooo« ), parfaitement inoffensif, et geignard comme il faut pour apâter le chaland, mais reconnaissons-leur un savoir-faire bien chatoyant.

Programme décidément improbable à la Valley aujourd’hui, avec l’apparition sur les coups de 20h30 des vieux beaux californiens de Jane’s Addiction, dont les pectoraux saillants et brushings impeccables tranchent notablement avec les chevelures crasses et abdomens convexes des sacs à bière habitués des lieux. Histoire d’en remettre une couche sur la démarquation, Jane’s s’est pointé avec un semi-remorque de déco de scène (véridique), qui aura quelque peu défié la capacité logistique des équipes du festival et les dimensions de la scène. Le groupe profite en tout cas du son impeccable de l’installation en place, et même si Perry Farrell est aux fraises sur son chant et ses interventions (il essaie bien de nous rejouer le personnage du trublion lubrique qui éblouissait l’Elysée Montmartre de son mojo en 2003, mais en 2016 le corps est plus crispé et l’élocution plus balbutiante), la puissance du groupe est appréciable, tant on pouvait craindre un set mou. Et puis Stephen Perkins bastonne ses fûts avec une hargne bienvenue, Dave Navarro pose à n’en plus finir et éjacule nonchalemment d’impressionnants soli, les danseuses se prélassent décoordonnées de la musique ou pendouillent dans les airs par la peau du dos dans un exercice de bondage en public un peu gênant, bref, Jane’s Addiction ressemble encore bien à un cabinet de curiosités, en dépit de l’odeur de sapin qui émane du groupe après trois décennies de lassantes péripéties, d’un dernier album vérolé et de l’uniformisation ambiante. Aussi ridicule que réjouissant – un peu comme Ghost, mais contrairement aux suédois masqués, avec un vrai intérêt musical.

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Parlons-en d’ailleurs, de ces suédois qui convainquent tout le monde, sauf ce cher Mattooh. Ils ont livré ce soir-là une prestation presque sobre, et maîtrisée jusqu’au poil de cul près (en dehors de quelques pains à la gratte, mais ça ça fait partie du charme). On regrettera juste que la setlist se concentre comme d’habitude sur les deux derniers albums, et on a d’ailleurs du mal à comprendre que tant de titres d’Infestissumam (disque lourdaud vraiment en dessous des autres) soient systématiquement joués. Heureusement que l’air était agréable et les filles (nombreuses pour Ghost, forcément) magnifiques, ça nous a sauvé de l’ennui sur les quelques moments de creux. Heureusement également que le groupe a eu la classe et l’intelligence d’honorer son « special show » du Hellfest par une création inédite avec la chorale des jeunes de Clisson, énième petit coup de génie de l’organisation pour toujours plus implanter le festival dans son territoire, et couper l’herbe sous le pied des derniers culs bénis qui continuent à perdre leur temps à lancer des fatwas sur ce rassemblement de gros nounours alcooliques.

Black Sabbath venait ensuite nous dire au revoir, et faire une nouvelle fois preuve de son aura et de sa maîtrise, toujours d’actualité. Et vu que nous avions déjà apprécié l’exercice il y a deux ans, autant te dire qu’avec un Ozzy qui gesticulait moins et qui assurait mieux le job’, le plaisir était forcément au rendez-vous. On a quand même profité de l’impression de voir plus ou moins le même concert que la dernière fois pour les quitter sur la deuxième partie de set sans trop de remord, histoire de profiter un peu de Paradise Lost, que l’on découvre alors jouant devant une audience tristement clairsemée (concurrence oblige) et pas loin du sommeil. Le set des Anglais n’en est pas moins de très bonne qualité, même si Gothic (joué ce soir-là en entier) n’est quand même pas la plus implacable des sorties du groupe. Les deux morceaux de The Plague Within auront d’ailleurs fait du bien pour dynamiter la performance sur la fin. Il reste que Nick Holmes était en grande forme vocale (bien qu’un peu sur mixé) et que l’alchimie qui plane entre tout ce petit peuple uni depuis plus de 25 ans (sauf pour le batteur, mais bon…) est toujours aussi plaisante à admirer.

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Bien sûr, on attendait tous Tool, mais voilà, c’est Puscifer, alors on va faire avec. Les albums sont particulièrement peu remarquables, comme des versions lissées d’A Perfect Circle, mais le live arrive à donner un peu de relief et d’intérêt aux compositions, même si au fil du set on réalise qu’on écoute toujours un peu la même chanson. Tout n’est pas toujours du meilleur goût (les synthés, toujours les synthés), mais Maynard James Keenan est assez impressionnant au chant, les zicos sont impeccables, les sonorités feutrées font leur petit effet et les petites scenettes de comédie autour du catch sont amusantes. Voilà, un beau concert d’un projet quand même un peu étrange, ça a le mérite d’amener de la diversité dans la programmation, et c’est mieux que rien pour remplacer Down – mon Philou ! le purgatoire a assez duré, on te re-veut en 2017 ! – et en attendant Tool.

Enfin, la palme du concert le plus punitif du week-end reviendra à Refused, placé en toute dernière position ce gromanche soir. C’est un peu prévisible mais que veux-tu, on ne va pas se mentir, on a vu des tonnes de trucs bonnards ce week-end mais rien qui n’atteigne ce niveau de précision dans l’agression, de simplicité mêlée d’intelligence, de terreur rythmique (avec pourtant peu de moyens contrairement à l’armada des doubles-pédales présente durant ces 3 jours). La communion avec le public est également impressionnante, grâce aux hymnes pourtant radicales de Refused qui ont aujourd’hui atteint le statut de classiques, mais aussi grâce aux interventions de Dennis Lyxzén, qui a plus de plomb dans la cervelle que 20 Kerry King montés en série – c’est comme ça. C’est propre, c’est surpuissant (ce son! métallique, claquant, organique : parfait), c’est très fort musicalement et ça reste incroyablement euphorisant – notamment sur l’introduction Elektra, ou les évidemments très attendues Refused Are Fucking Dead, Rather Be Dead et New Noise. Cette dernière fera d’ailleurs office de conclusion parfaite au festival, comme en 2012.

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Texte par Mattooh et Dr. Somath. Photos par Adrien Lecavil et Mattooh.