Franchement, niveau concert, on se fait pas chier à Lille. Entre la Belgique pas si lointaine et les programmations souvent assez solides des salles de la métropole (malgré la fermeture récente de La Péniche, salle de concert flottante très attachante), le lillois qui veut se cramer la gueule à la bière flamande en écoutant de la musique solide n’a pas à se plaindre. Surtout quand un truc comme le PZZLE Festival s’organise dans la cité nordiste. L’événement en était en effet, les 28, 29 et 30 Avril derniers, et sa troisième édition, la deuxième à la Maison Folie Moulins. Et dès l’affiche, le tout fait tout de même très envie, avec des activités potentiellement très fun, David Snug qui expose, et évidemment une grande quantité de bons concerts potentiels, avec ou sans power-violence, gratuits comme payants. Spoiler : comme dirait l’autre, l’événement est incroyable.

VENDRDI

Une fois arrivé sur le site du festival, on est immédiatement confiant concernant la suite de la soirée. Parce que le temps est clément, que le cadre en mode friche industrielle / briques rouges fait vibrer le cœur des nordistes, et surtout que c’est de loin le jour ou la programmation est la plus solide, avec, successivement, Oiseaux-Tempête, Dälek et BEAK>. La folie rien qu’à l’annonce de la prog. On a cependant encore un peu de temps devant nous, le temps de boire un verre ou deux en observant les œuvres de David Snug, des dessins parfois potaches, voir un poil gogoles, mais toujours très drôles et pertinents. Et disons-le, j’ai vraiment un gros faible pour le « Alf Japanese » et le « Goy Division ».

Mais David Snug, c’est aussi, voir surtout, Trotski Nautique, l’avatar musical de ses dessins : décalé, hilarant, simple. Et oui, il existe un groupe dans le monde qui s’appelle Trotski Nautique, et je crois que ce nom de groupe est à mettre au panthéon des grandes choses de l’humanité, aux côtés d’Internet et de la bière. Quant au concert, il y a de quoi être agréablement surpris, car si on craignait un peu que la gogolerie tourne court, on se marre du début à la fin, avec un concert aux chansons über-drôles, faites de deux accords en moyenne. Spéciale dédicace aux reprises, surtout celle de « Heroes » qui m’aura fait mourir de rire, entre cris magnifiques et solo de flûte à bec de collège. Et puis merde, ces paroles (« J’voudrais qu’tu saches nager / Comme Delphine / comme Delphine sait nager).

Trotski Nautique © Maison Folie Moulins

On a ensuite peu de temps pour se poser et chopper une bière avant le set de Oiseaux-Tempête, à tel point qu’on en manque une poignée de minutes. Et pourtant, on entre dans la grande salle, et on est immédiatement dedans. Car le groupe dégage direct une puissance scénique incontestable, voir, osons les gros mots, une véritable majesté, mot que j’avais déjà utilisé pour décrire leur dernier album, et qui semble ici plus adapté que jamais. D’un « Baalshamin » tordu et étendu à l’extrême à un « Carnaval » aux nappes de basse complètement prenantes (Paul Régimbeau alias Mondkopf s’accorde décidément parfaitement au groupe) en passant par la paire de morceaux magnifiques chantés par G.W. Sok, le groupe livre un concert en remarquable, qui aura convaincu même les sceptiques. Et à la fin du concert, un seul mot d’ordre : c’est trop court, surtout pour le public lillois, qui attendait la venue du groupe depuis pas mal de temps (deux ans, merde!).

Oiseaux-Tempête © Maison Folie Moulins

Frustration extrême en attendant la suite. Frustration qu’on oublie vite en dégustant la mangeaille du Liquium, bar lillois tout à fait solide dont l’équipe, présente sur le festival, prépare de la bouffe vegan pas chère et franchement carrément délicieuse. On en rate même les deux premiers morceaux du concert de Dälek, mais on arrive direct sur un « Distorded Prose » bien bourrin et qui met direct dans l’ambiance. Un peu trop bourrin sans doute, le son étant tout à fait approximatif par moments. Ça aura empêché certains de profiter du concert, mais franchement, une fois pris dans l’ambiance, on se laisse aller par ce set aux sonorités shoegaze/noise, porté par un MC Dälek / Will Brooks habité. Et je n’ai pas de mot pour décrire ce dernier morceau, un « Ever Somber » qui conclue le set sur une note un poil moins lourde, presque lumineuse. Bon, il parait que d’habitude, ils terminent leur set façon old school en mode DJ/ Basse / Guitare, mais on va pas se plaindre, c’était quand même bien la classe.

Dälek © Maison Folie Moulins

On part prendre l’air et, juste avant de foncer vers la grande salle pour profiter pleinement du prochain concert, on aperçoit Will Brooks taper la discute avec G.W. Sok, et on se dit que le monde est formidable. Un instant plus tard, on est au premier rang d’une salle blindée pour profiter du set de BEAK>. Même si j’avais au début d’importantes réserves sur le groupe, j’ai fini par me laisser porter par leur kraut contemporain tout en swag. Et effectivement, le groupe était plus ou moins parfait pour finir la soirée. Plus calme que les deux sets précédents, mais plus cérébral, le set du groupe est impeccable du début à la fin, enchaînant les tueries krautrocks avec une puissance scénique indéniable, du rock massif de « Wulfstan II » à la progressive « When We Fall ». Et puis, à ma légère surprise, le groupe dégage une énorme sympathie, passant le concert à balancer des vannes. Même Geoff Barrow, que je considère comme un type passablement énervant, s’est révélé extrêmement posé et cool. Et même si la première moitié du set était un peu frustrante, la faute à des morceaux qui semblaient s’arrêter très brusquement, on pardonnera tout au trio britannique, surtout avec cette fin de set absolument dantesque : un « Battery Point » à chialer, puissant mais pourtant très posé, allant petit à petit vers le silence.

BEAK> © Maison Folie Moulins

On est crevé, on va (encore) boire un verre : ça promet un lendemain difficile.

SMEDI

On va pas se le cacher : ce samedi était tout de même beaucoup, beaucoup moins stylé. On en voudra à personne, parce que, même si les performances de ce 29 Avril étaient bien en deçà de nos attentes, il faut surtout avouer, comme l’avoue un copain à moi au milieu de la soirée, que « personne est d’humeur à faire un concert », ce soir. Et puis forcément, après une affiche aussi impressionnante la veille, on a bien du mal à remettre les pieds sur terre.

J’arrive à la bourre. Pourtant, ça commence pas trop mal du tout : les lillois de Drive With a Dead Girl jouent leurs deux derniers morceaux, et il faut bien constater que la formation est quand même rudement efficace. J’ai lu quelque part l’évocation d’un mélange entre Sonic Youth et Slowdive, et je ne saurais pas dire mieux. J’aurais limite du arriver plus tôt, tiens. Arrive malheureusement un soucis de taille : peu de temps après le set de Drive With A Dead Girl débute un DJ set vaguement incompréhensible au milieu du Bulle Café, qui a le très mauvais goût d’être extrêmement bruyant, pas franchement plaisant, et surtout absolument pas cohérent avec le reste de la soirée. Surtout, le set a lieu en même temps que les concerts dans la Grand-salle. Résultat : personne ne se rend compte que CrevAsse joue devant une salle quasiment vide. Un gros cafouillage que, apparemment, même l’organisation n’arrive pas à expliquer.

Drive With A Dead Girl © Drive With A Dead Girl

On arrive cependant à une de mes plus grosses attentes du week-end : les gros bourrins de Housewives. Car leur album Work est quand même un disque rudement impressionnant, de la No Wave ultra-violente et cérébrale. J’attendais donc beaucoup du concert des britanniques. Douche froide dès le premier morceau, qui ne se réchauffe pas sur les morceaux suivants : Housewives joue fort, c’est vrai, mais tout ça est complètement informe et surtout rudement chiant. La batterie ne ressemble à rien, la gratte se perd dans du bruit blanc, l’ensemble est désespérément abscons. On croira distinguer, après deux ou trois morceaux, un peu de belle violence, mais on abandonne face à un set décidément ultra-décevant.

Housewives © Aurélien Gainetdinoff

Quand à PVT, dire que je n’en attendais rien serait un euphémisme. Aussi j’ai abandonné le navire après trois ou quatre morceaux. Pourtant, on peut trouver en dessous de tout ça quelque chose de plutôt bien : la batterie est cool, les claviers bavent pas trop. Mais leur musique contient surtout tout ce qui m’énerve prodigieusement dans le math-rock, et le chanteur est absolument insupportable, dans l’attitude comme dans le chant. Conclusion décidément pas très attachante d’une soirée assez décevante. Gageons que les concerts de demain seront d’une meilleure qualité.

PVT © Eddy Summers

DMANCHE

La journée s’annonçait de base sous de meilleurs augures : on est plus en forme que la veille, le beau temps est carrément au rendez-vous, les concerts sont gratuits et j’arrive largement à temps pour flâner un peu. Oui, car en plus des concerts, le PZZLE, c’est des ateliers, des conférences, pleins d’activités qui donnent une âme à l’événement, loin d’être juste une succession de concerts indigne d’être appelée festival. Perso, j’ai fait un petit tour à l’Indie Market (disques vendus par Quelque Part Records, meilleur disquaire lillois, tatoueur, artisans…) et j’ai profité de la sieste musicale, qui marche tellement bien que j’arrive à peine à temps pour Heimat.

Heimat qui offre un set ma foi plutôt solide, même si leur album me laisse assez perplexe. On est là dans une bizarrerie électronique parfois à la limite du gros n’importe quoi (on parle du projet d’un mec de Cheveu) et un peu trop… Désabusée. Mais le mélange teuton/electro kitschouille/oriental est plutôt réussi et original, et on danse du début à la fin d’un set un peu trop joué à 100 à l’heure. On reste ensuite vaguement dans la même veine avec le concert de Pointe Du Lac et son krautrock / kosmische tout en synthés analogique et en boucles. Un set terrible, absolument classe et carrément prenant, notamment avec le tubesque « ça ressemble à de la crème aux œufs » (ne vous fiez pas au nom, même en studio, ça bute), joué deux fois. Pointe Du Lac illuminera donc véritablement ce Dimanche, offrant une bien belle dernière performance pour une édition dont on gardera franchement un bon souvenir.

 

Pointe Du Lac

Bref, malgré des soirées un peu inégales, il faut bien reconnaître que ce nouveau PZZLE est une franche réussite, à la programmation diverse et intelligente. Surtout, on a ici l’agréable impression d’un festival à échelle humaine, et pas uniquement parce qu’on crois beaucoup de têtes connues, mais parce qu’il se dégage de toute cette organisation un plaisir sincère de créer un vrai événement culturel. Avec son pass deux jours largement accessible, son ambiance sympatoche, le fait qu’une majeure partie de l’ensemble soit accessible gratuitement, et surtout, l’éternel pertinence de la programmation, il est évident que le printemps prochain sera de nouveau l’occasion de décompresser dans ce festival passionnément lillois, et passionnément musical.

https://www.pzzlefestival.com/

https://www.facebook.com/pzzle.festival/