Low est l’un des meilleurs groupes du monde. C’est une sacrée déclaration, c’est bateau, mais il faut bel et bien que ce soit dit. Je ne crois pas connaître d’artistes, même parmi mes références absolues, qui ait été capable d’écrire, sur une période aussi longue, autant de morceaux incroyables. Car cela fait aujourd’hui près de 25 ans que le groupe a sorti I Could Live In Hope, disque fantastique, qui les a injustement enfermés dans une étiquette “slowcore” qui ne leur sied absolument pas, et qu’ils rejettent eux-mêmes. La suite de la carrière de Alan Sparhawk et Mimi Parker (sans oublier leurs troisièmes membres occasionnels, depuis quelques albums le bassiste et claviériste Steve Garrington) s’est bâtie sur ce malentendu, avec une musique qui n’a eu de cesse d’évoluer, de se transformer, pour finalement former une des discographies les plus impressionnantes des musiques amplifiées.

Car contrairement à ce que bien des mauvaises langues racontent, cette discographie ne ressemble à aucune autre et les albums s’enchaînent sans jamais se ressembler. Rien, ou presque, de commun entre le rock ultra-minimaliste et amère de The Curtain Hits The Cast (1996), le rock triomphant et quasiment radio-friendly de The Great Destroyer (2005), les compositions amples de Trust (2002) et la remise en question électronique de Drums & Guns (2007). Et je n’oublie pas les nombreux EPs, l’album de Noël, les reprises hallucinantes (de Spacemen 3 à… Toto en passant par les Smiths). Presque rien de mauvais en 25 ans de carrière, un fait réellement hallucinant.

 

 

On fut alors à la fois surpris et conforté à l’écoute des trois premiers morceaux de Double Negative : Low était une fois de plus, et même plus que jamais, méconnaissable. Si certains morceaux révélés en live auguraient un album dans la continuité de leur précédente production, le léger Ones and Sixes, la sortie de ces trois singles a été un choc énorme. Du glitch, du noise, des percussions post-industrielles, des voix qui se superposaient pour ne poser qu’une vague couche de sons. Et avec la sortie de l’album, tout s’est confirmé : des morceaux abrasifs, violents, notamment l’ouverture “Quorum”, au début presque inécoutable. Et même si on peut plus ou moins faire des ponts avec Ones and Sixes pour la production parfois abstraite (toujours assurée par BJ Burton) ou avec Drums & Guns pour l’ouverture aux musiques électroniques, on reste surpris par cette énième renaissance de Low.

Et au début, ce n’est pas facile d’écouter le bazar : Double Negative est inconfortable, épuisant, souvent incompréhensible, même après de nombreuses écoutes attentives. Mais à force, plus rapidement qu’on pourrait le craindre, on finit par en saisir toute la puissance, toute la richesse. Aujourd’hui, après plus d’une dizaine d’écoutes, je n’ai fait qu’effleurer la richesse de cet album, et ce que je vais en dire n’est que le début d’une interprétation qui se fera, j’en suis sûr, sur des années et des années.

 

 

D’abord, on peut être tenté de voir dans cet album des chansons “habituelles”, du moins conventionnelles, qui auraient plus tard été démolies par une production cramée et des effets un peu partout. C’est ce que je pensais au début, et si il y a un peu de ça (« Disarray », que le groupe jouait en live depuis quelques temps, est très différente de sa version album), il me semble finalement que l’album a été conçu dès ses débuts comme l’objet brûlant et saillant qu’il est aujourd’hui. Double Negative est un ouroboros musical, qui joue sur la constance, la boucle, la répétition, à la fois dans la forme (percussions répétitives, paroles parfois répétées comme des mantras, permanences dans les couches de claviers) et dans le fond (des titres de chansons qui se suivent : “Dancing and Fire” et “Dancing and Blood”, “Always Up”, “Always Trying to Work it Out” et “Rome (Always in the Dark)” – remarquer la permanence du “always”). Finalement, musicalement, le groupe de rock qu’est Low s’efface pour n’offrir, en apparence, que de la pure forme, ne laissant des guitares, des percussions, de la basse et des claviers qu’une ombre incertaine, un seul morceau ressemblant vraiment à une chanson de rock traditionnelle, faite de couplets, de refrains et d’un solo. Mais même cette chanson, “Rome (Always In The Dark), magnifique par ailleurs, est pervertie pour s’inscrire dans une volonté d’effacer les genres, pour offrir un résultat qu’on pourrait qualifier d’ambient ou de noise, mais qui est en vérité indescriptible.

Cet album conçu comme un cercle fermé ne semble ainsi exister que pour lui-même, et cela correspond parfaitement au message que souhaite faire passer Low, parfois explicitement : Double Negative est le reflet d’un monde en crise. La musique de Low, si elle a toujours eu quelque chose d’universel (utiliser le less is more pour exprimer des émotions pures, pour imprimer la marque de l’instant), a également toujours été une musique ancrée dans le réel, mais le réel de Mimi Parker et Alan Sparhawk. Et si ils chantaient jadis sur le fait d’écrire (“When I Go Deaf”, “Last Snowstorm of The Year”) ou sur la façon dont l’amour fait de nous ce que nous sommes (“Lies”, “Point Of Disgust”), aujourd’hui Low chante sur la paranoïa, l’espoir et la passion dans une Amérique schizophrène, avec au sommet ces paroles d’une beauté écrasante, sur “Dancing and Fire” :

 

“It’s not the end, it’s just the end of hope”.

 

 

Je me suis peut-être emporté, dans cette chronique, en affirmant un peu plus tôt que Double Negative est déjà un vrai album de chevet, qu’on écoutera en boucle encore et encore, y décelant ici et là des envolées qu’on avait pas apprécié à leurs juste valeur. Et pourtant, il faut le dire : Double Negative est, derrière ses apparences de faux suicide d’un groupe qui n’a plus rien à prouver, un album magnifique, passionnant, incroyablement dense. Un des disques les plus impressionnants d’un des plus grands groupes de ces 25 dernières années.