Si il y a un bonhomme qui mérite le respect, c’est bien ce bon vieux Mark Lanegan. Lanegan, c’est une voix sombre et caverneuse, sèche et chaude, c’est un songwriter exceptionnel – probablement un des plus sous-estimés de ces 30 dernières années-, et c’est évidemment une carrière monumentale, que bien des soi-disant légendes du rock ne peuvent qu’admirer sans espérer lui arriver à la cheville. Ami intime de Kurt Cobain, de Layne Staley et Dylan Carlson, fondateur des Screaming Trees, collaborateur de PJ Harvey, Queens Of The Stone Age (son passage dans le groupe de Josh Homme lui aura d’ailleurs apporté une immense visibilité), Greg Dulli et des dizaines d’autres, c’est un mastodonte du rock américain des années 80 à aujourd’hui, le tout en ayant toujours montré un profond respect pour ses premières influences (le blues des origines, la new wave, la variété américaine…).

 

 

Pour autant, malgré cette présentation trop succincte (il faudrait des pages entières pour dresser un portrait du natif de Seattle), il faut bien avouer que depuis cinq ou six ans, on commence à avoir de gros doutes sur la capacité de Lanegan à sortir de chouettes disques. Allez, il y avait le très réussi Blues Funeral de 2012, son premier album véritablement solo en 8 ans, et peut-être le Black Pudding de 2013. Mais ensuite, ça s’écroule un peu : deux albums très électroniques où l’on s’ennuie beaucoup, Phantom Radio et Gargoyle, des chansons caricaturales pour le navet de Amazon American Gods, des collaborations étranges et fort peu à propos (Gérard Manset! Moby! Le dernier album de UNKLE!). Encore un peu, et j’aurais donné le soldat Lanegan tombé au combat, ne gardant pour lui que de belles saillies sur Twitter (un joli “It fucks me to see how far off the rails you’ve gone” adressé à ce trou du cul de Jesse Hugues) et une présence scénique incroyable, pour peu qu’il tourne en petit comité.

Et pourtant, à ma grande surprise, ce nouvel album de Mark Lanegan, signé avec le guitariste aux doigts d’ange Duke Garwood, dont la carrière solo est également recommandable, fait mouche. On savait déjà que les deux étaient capables de jolies choses quand ils alliaient leurs talents, puisque Black Pudding était aussi le résultat d’une collab’ entre les deux hommes. Mais là, c’est vraiment inespéré : car au moins la moitié des chansons de ce With Animals sont à mettre dans le haut du panier de ce dont est capable Mark Lanegan, et on ne tombe jamais dans les abysses des deux derniers disques. Il y a même une véritable perle dans la première partie de l’album, “L.A Blue”, un des morceaux les plus secs et mélancoliques qu’ait sorti Lanegan en 15 ans, et il faut aussi absolument que je mentionne “Spaceman”, authentique morceau de gospel/blues qu’on aurait pu sortir d’un de ses premiers albums solo.

 

 

Bon, c’est vrai que sur cet album, les deux copains font un peu du surplace : on est clairement sur la même chose que leur dernière collaboration, avec des chansons simples à l’ambiance sèche et sombre, des guitares délicates plaquées sur des boucles électroniques et des boites à rythmes old school. Et il s’agit effectivement d’un album calme, sans vraie aspérité, qui laisse davantage la place à la sensibilité de Mark Lanegan qu’à sa colère noire, et c’est sans doute ce qui explique que le disque ait été accueilli avec une certaine tiédeur un peu partout. Pour autant, si on sait se poser et apprécier ces chansons pour ce qu’elles sont, on tient sans doute le meilleur album de Mark Lanegan depuis Blues Funeral, grand minimum. Car le cœur des chansons est bien là, que le gars chante mieux que jamais et que Garwood est toujours un compositeur exceptionnel.

Car le héros en retrait de cet album, autant que Lanegan, c’est son troubadour Duke Garwood, dont on entendra presque jamais la voix, mais dont le jeu de guitare, la production sèche mais soignée, sait parfaitement pallier au fait que Lanegan n’ait presque pas touché de guitare depuis Field Songs en 2001. Même sur les morceaux un peu moins mémorables, il apporte cette touche froide qui faisait déjà la richesse de leur collaboration de 2013, et il suffit de quelques instants pour se laisser happer par une guitare aussi fantastique que celle de la conclusion “Desert Song”. Mark Lanegan, qui a toujours voulu être Nick Cave, semble avoir enfin trouvé en Duke Garwood sa véritable bad seed.