Ne cédant rien à la standardisation galopante d’une scène stoner dans laquelle ils se retrouvent inclus plus par la force des choses que pour de réelles affinités musicales, Mars Red Sky enquille sur un troisième album parfait.

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Moins de deux ans après les excellents Be My Guide / Stranded In Arcadia, Mars Red Sky est déjà de retour avec le même combo EP annonciateur (Providence) / LP enfonceur de clou. L’ensemble a cette fois été mis en boîte en France et dans des conditions moins rocambolesques (en 2013, Mars Red Sky s’offrait une tournée sud-américaine censée déboucher sur une session d’enregistrement dans le désert californien, mais de fâcheuses histoires de visas avaient contraint le groupe à réviser ses plans et improviser à Rio, dans une démarche de type oh et merde, on va se mettre bien après tout, on est au Brésil ou quoi ?!), mais ce n’est pas pour autant que le groupe l’a jouée plus facile, au contraire.

Si l’EP est essentiellement porté par la formidable Shot In Providence et ses généreuses 8 mn, Apex III se concentre lui sur seulement 6 compositions. Et un LP de 6 titres, tu sais ce que ça veut dire ? Ça veut dire 6 gros bouts de barbaque, pas de place pour le bullshit ni les interludes, et tu vas voir ce que tu vas voir. Promesses tenues : rien à jeter, de la richesse, du sinueux, des rebondissements et toujours cette précieuse voix, chétive mais qui sait où elle va, toute enchevêtrée dans le bordel de riffs et de descentes de toms.

Comme sur les précédents disques, on apprécie sur Apex III la spécificité du groupe : le songwriting de grand standing de Julien Pras. Au sein de structures kaléidoscopiques, les mélodies alambiquées de Pras cohabitent avec des charges d’une lourdeur effarante (Mindreader), des intros mystiques (Alien Grounds/Apex III), des riffs complètement autres (Alien Grounds/Apex III) et le martelage infernal de l’excellent Mat Gaz (le « Dave Grohl des Charentes », toi-même tu sais). En résultent des constructions d’accords vertigineuses (Prodigal Sun) et des compositions au relief alpin qu’il est tentant de qualifier de « à tiroirs », sauf qu’ici cela aurait vraiment du sens (ne nie pas, je sais que tu as déjà pensé ou même écrit que Animal Collective faisait des chansons « à tiroirs »). C’est pas du prog, ne serait-ce que parce que si je dis ça tout le monde va se barrer en courant, mais ces compositions sont excessivement riches, bien écrites et bien riffées. Que ce soit en mode full disto total fuzz ou sur ces segments où la guitare se fait claire voire carrément acoustique, Julien Pras est ici impressionnant de maîtrise, d’inspiration et de versatilité.

Sans occulter le mérite de l’excellente section rythmique du groupe (le susmentionné Mat Gaz, et le bassiste Jimmy Kinaast, au jeu liant ultra heavy), c’est bien ce petit bonhomme et sa grosse guitare qui dessinent la trame de ce très beau disque, et font la différence avec les milliers d’autres groupes taquinant doom et psyché. Aussi, si quelques fans de la pop de Calc ou de Julien Pras en solo passent par là, qu’ils n’hésitent pas à tâter de cet Apex III car ils y retrouveront les mêmes raisons d’aimer la plume du garçon. Et je sais que les gens aiment se cloisonner seuls comme des grands les goûts musicaux, mais si Julien Pras lui-même a fini pour l’amour du riff par consacrer l’essentiel de son temps à Mars Red Sky, pourquoi les popeux ne pourraient pas se passionner par ce disque complexe et inspiré?

Par rapport au premier album, on mesure le chemin parcouru par la diversité atteinte. De la pop agile des couplets de Friendly Fire aux digressions géniales de Prodigal Sun, on reconnaît immédiatement le groupe mais il est ici au sommet de son art. Apex III (Praise For The Burning Soul) est tout simplement la marque d’un groupe devenu très grand. La mutation de Julien Pras de songwriter folk sensible en génie du doom psychédélique est opérée, et heureux ceux qui sauront l’apprécier à sa juste valeur.

Généreux sur disque, Mars Red Sky l’est tout autant sur les concerts. Ainsi comme à peu près tout le temps, ils sont en tournée en ce moment ; si tu trouves pas un truc près de chez toi dans cette débauche de dates, pense à aller vivre dans un endroit un peu plus correct.