Trois ans sans nouvel album de Mastodon, ça veut dire quoi? Ça veut dire un nouvel album de Mastodon.

Avec une régularité impressionnante, Mastodon empile les disques et se construit une discographie riche musicalement et bigarrée visuellement. Les pochettes du groupe sont toutes hautes en couleurs et relativement de mauvais goût, et pourtant, c’est toujours inexplicablement cool. Musicalement, c’est un peu le même topo depuis que le groupe assume ses aspirations progs (jalon : l’album Crack The Skye, 2009), leurs chansons sont bardées de soli dégoulinants et de refrains bien envahissants, et pourtant, là où à peu près tous les autres groupes de la planète usant des mêmes procédés craignent ou finissent par craindre, Mastodon, inusable, luit et prospère.

C’est comme ça, et tu peux pas test : Mastodon est le plus grand groupe de heavy-truc actuel, et seul le grand public attend la disparition des Metallica, Slayer et autres Iron Maiden pour s’en rendre compte. Il aura perdu 20 piges, tant pis pour lui.

Mastodon est en tout cas déjà un bon client du petit milieu rock/métal, le groupe n’est jamais vraiment en pause et tourne tous les ans, donc chaque album est généreusement précédé de déclarations fantasques à la presse durant sa conception. Cette fois, le groupe annonçait d’abord un double album, puis un retour aux longues compositions de l’époque Crack The Skye, puis un disque varié et mélodique. Bref : le bullshit habituel, on aura juste évité le traditionnel « c’est notre disque le plus heavy« . Résultat : Emperor of Sand sonne avant tout comme les deux précédents albums [faites le test, il en va de même pour 95% des productions de groupes trop peu avares en grandes déclarations].

C’est à dire que Emperor of Sand déploie avant tout une belle brochette de compositions efficaces et chiadées, mais d’une durée moyenne de 4’30 et sans véritable épopée instrumentale progressive (allez, on valide le final Jaguar God et ses huit épiques minutes). Le chant mélodique est omniprésent, tout comme les riffs accrocheurs et les variations de tempo improbables mais en apparence insoupçonnables, tellement le groupe est devenu maître dans l’art de dissimuler sa technique sous un moulage composite d’accroches heavy et pop à la fois. Les grincheux qui ne jurent que par les 3 premiers albums ne sont donc pas près de revenir au bercail, mais plus personne de sensé n’attend aujourd’hui du groupe un retour à la bestialité des débuts, les gugusses d’Atlanta étant très clairs sur le sujet : ce qui compte aujourd’hui dans leur vie, c’est les riffs et les refrains. Les grognements porcins de Brent Hinds, il faut maintenant aller les recueillir aux concerts du groupe, car sur disque, maintenant, Mastodon CHANTE. Tout le monde s’y met d’ailleurs, et on est heureux de constater que le meilleur vocaliste du lot (Brann Dailor, le batteur aux roulements perpétuels), prend de plus en plus ses aises.

La question, finalement, est de savoir ce que vaut Emperor of Sand par rapport à ses deux prédécesseurs. Sur ce point malheureusement, on tique un peu. Le disque est truffé de tubes, de riffs déments et de refrains irrésistibles, mais il est aussi infiltré de soli embarrassants (ceux de Roots Remain et Clandestiny gênent même après 50 écoutes), de mélodies cagneuses (Show Yourself, Clandestiny, l’intro bien flippante de Jaguar God façon Nothing Else Matters) et manque globalement d’un peu de fantaisie et d’une poignée de titres vraiment dingues qui identifieraient clairement l’album dans leur pléthorique discographie. Emperor of Sand est donc formellement brillant la plupart du temps, mais il est imparfait et souffre de n’être que ça face à ses glorieux prédécesseurs.

Tout le monde n’aura pas forcément ce ressenti dans la mesure où il est clairement fait du même bois que Once More ‘Round The Sun (2014) et The Hunter (2011), mais pour qui continue régulièrement d’user ces deux monstres d’efficacité (genre moi), Emperor of Sand manque quelque peu de relief. Les mois et les écoutes diront si on chipote ou s’il y a bien une carence en atomes crochus, mais les couches et surcouches mélodiques forment la moelle de ce nouvel album, or nous avons beau nous en défendre, nous ne sommes que des bourrins. Et de quoi a besoin un bourrin pour s’épanouir ? De plus de Sultan’s Curse et d’Andromeda, qui sont des singles comme on les aime – c’est à dire qu’ils reposent sur des riffs tordus et lourds comme le plomb, au milieu desquels le chant à trois têtes du groupe s’insère avec d’autant plus de bonheur.

Une chose en tout cas ne change pas : le featuring du gros nounours Scott Kelly, le bon copain de Neurosis qui ne rate jamais un disque de Mastodon. Pour le remercier, le groupe lui sert encore une de ses meilleures compos, l’imparable Scorpion Breath.

Bref, tout ça n’est peut-être qu’une bénigne histoire de proportions, voire un malentendu qui se dissipera rapidement, mais Emperor of Sand ressemble pour l’instant au moins bon album de Mastodon. Mais le moins album de Mastodon reste un disque d’un niveau d’excellence technique garanti, et un gros ballotin de tubes inarrêtables. Alors on reste volontiers fidèle pour l’instant, en attendant un nouveau bottage de cul dans 3 ans.