Moins d’un mois avant les élections présidentielles, Mendelson sort son manifeste : Sciences Politiques, un album brillant dans le fond comme dans la forme.

Mendelson fête cette année les vingt ans de son premier album, le déjà formidable L’Avenir Est Devant. 20 ans plus tard, donc, Pascal Bouaziz et sa clique, aujourd’hui composée de vétérans du rock français (on croise Jean-Michel Pirès et Sylvain Joasson à la batterie, le génial Charlie O. À l’orgue, Quentin Rollet au saxophone…), ont sortis cinq albums beaux à en chialer. Il faut, donc, remarquer d’abord la cohérence et la majesté de la carrière du groupe : les albums de Mendelson ont été de plus en plus longs, de plus en plus denses, de plus en plus noirs aussi. L’avenir est devant, court et fait de chansons brèves; le jazz-rock méchant de Quelque Part; le faussement pop Seuls au Sommet; le très grand Personne Ne Le Fera Pour Nous et ses chansons à la Arab Strap; et enfin un album sans titre, Mendelson, qu’un seul adjectif poussif saurait décrire : monumental.

Mendelson, qui n’est pas un groupe rapide, ne sort de son hibernation que 4 longues années après ce dernier album. Bouaziz, après deux années très chargées, lance cette fois-ci un projet particulier, qui paraît plus modeste et pourrait décevoir d’avance : un album de chansons politiques (ne dites surtout pas chansons engagées!), plus exactement 12 réinterprétations, en français dans le texte, de chansons politiques sorties du répertoire anglo-saxon. De Marvin Gaye à Springsteen en passant par le Pop Group. Des chansons politiques remises au goût du jour, et mises dans le contexte de la France de 2017.

Et même si je suis incapable de franchement détester quoi que se soit qui fasse partie de l’oeuvre de Pascal Bouaziz, je vais être cash : à l’annonce de ces Sciences Politiques, j’ai été directement déçu. J’attendais un nouvel album de Mendelson, avec ses excès, sa colère, ses chansons terriblement touchantes et humaines. Mon inquiétude grimpait encore un peu avant la sortie de l’album, avec quelques extraits pas mauvais mais vaguement décevants. Et heureusement, avec la sortie de l’album le 31 Mars dernier, il y a de quoi être immédiatement rassuré : nous avons vraiment entre les mains un album de Mendelson, et un album de Mendelson, c’est assurément un album touchant, cohérent, profond et juste assez noir pour laisser quelques traces de lumière.

Tout n’est pas franchement réussi : je ne peux m’empêcher de trouver qu’il y a quelques ratés dans ce nouvel album, à commencer malheureusement par la reprise qui ouvre le tout, le « Almost Like The Blues » de Leonard Cohen, ici traduit par « Les Peuples ». Il y a quelque chose de très maladroit dans la façon dont Pascal Bouaziz traduit « i was staring at my shoes » par « Je checkais mon Facebook »! De même, il y a un truc qui ne marche pas dans cette réinterprétation du « Left On Man / La Liberté » de Robert Wyatt, et « Men Of Good Fortune / Les Héritiers », malgré un fond très réussi et une habile référence à Bourdieu et à ses « héritiers », est un peu boiteuse, probablement trop éloignée de ce que Mendelson a l’habitude de faire.

Pour le reste, on est peut-être ici dans un quasi sans fautes. L’exercice de la reprise, déjà testé et approuvé avec leur reprise de « Lonely At The Top » de Randy Newman, sied parfaitement à Mendelson. Drôles, cruelles et pertinentes, les chansons de Sciences Politiques s’enchaînent comme un manifeste, chaque nouvelle écoute révélant un nouveau niveau de lecture face à des chansons bien plus complexes qu’elles n’en ont l’air. C’est par exemple à l’image de « La Nausée » et son habile actualisation du « Youth Against Fascism » de Sonic Youth (« Président abruti / Qui bombarde la Lybie / Manges-toi les assassins / Qui remplacent Kadhafi« ), ou de la très réussie « Inner City Blues / La Panique ».

Et puis au-delà des textes, on a avant tout ici des chansons évidentes, divertissantes, finement composées, entre un « That’s Entertainment / Les Loisirs » de The Jam absurdement pop, et la reprise complètement mortelle du « Careering » de Public Image Limited. Et puis je ne peux pas oublier de citer « La Dette », reprise très, très libre de Alan Vega. Ce formidable morceau final voit Mendelson revenir à ce qu’ils font de mieux : de longs morceaux cruels, dont l’humour noir attire le rire jaune, où chaque mot est parfaitement placé et où tous les musiciens s’acharnent à créer une oeuvre complète, des batteries tendues à l’orgue pesant.

Mendelson a toujours fait des albums politiques : De « Combs-La-Ville » aux « villes nouvelles peuplées de vies en ruine » en passant par le pauvre monsieur « Pinto », Bouaziz n’a finalement jamais caché qu’il voulait donner une voix à une France consciente de la dure réalité des choses mais qui refuse de tomber dans le fatalisme ou l’abattement. D’ailleurs, Pascal Bouaziz présente avec humour tous les morceaux du nouvel album sur la chaîne Youtube du groupe, et évoque des inspirations diverses, avec entre autres Jean-Claude Michéa, François Ruffin et Bernard Spiegler. C’est ce qui achève de faire de Sciences Politiques une arme de guerre, la guerre entre le haut et le bas, entre le pouvoir et les démunis. En attendant la victoire finale, qui arrivera, comme on l’entend sur ce disque, « le jour du soulèvement ».