J’avais très envie d’écrire quelques lignes sur le dernier album de Michel Cloup (Diabologum, Experience, Lucie Vacarme…). D’abord parce que je l’ai beaucoup aimé, mais également parce que cela me touche. Trois ans se sont écoulés depuis la sortie du dernier album de Michel Cloup Duo, Ici et là-bas. L’écoute de cet album, peut-être le plus bel album que j’avais écouté en 2016, ma rencontre et les quelques questions que j’ai pu poser à Michel Cloup et à son batteur Julien Rufié, son concert à Lille, sont des souvenirs dont je ne saurais jamais me séparer, et me plonger dans sa musique a été, pour moi, une véritable étape. La confidence passée, on peut donc parler un peu plus de musique – même si l’écoute d’un seul extrait de cet album convaincra n’importe qui que, pour parler de ce disque, il faut aller un peu au-delà de la musique.

 

 

Depuis 2016, Emmanuel Macron est devenu président de la république, les gilets jaunes ont déchaîné les passions, et le climat social, politique, est devenu un enfer. Non pas que le dernier album de Michel Cloup Duo soit sorti dans un contexte apaisé; on parlait déjà de mépris de classe, de la vie avec un héritage social, culturel, on était en plein « état d’urgence » et le climat général puait. Pourtant, aujourd’hui, quelque chose a changé, et c’est ce nouvel état d’esprit que décrit Michel Cloup sur Danser Danser Danser Sur Les Ruines, un disque génial au titre magnifique. Et le plus beau, c’est qu’il n’y a rien ici qui soit à proprement parler un manifeste ou un hommage aux évènements de novembre, ce qui serait un peu pompeux : les textes, les morceaux et même l’identité visuelle du disque (du blanc, du noir et du jaune!) ont été décidés bien avant. Et pourtant, que cet album est ancré dans son époque, et qu’il donne envie de continuer à vivre, lutter, et écouter de la musique (“seule la musique est un soulagement”, comme chante Costes). Un disque qui refuse l’apathie morale et veut mettre en valeur la beauté du monde, et le droit d’être heureux.

Ce qui ressort en effet de cet album, c’est une authentique joie, une euphorie, une certitude que la lutte est presque gagnée. La musique qu’on entend est ainsi une musique moins écrasante et violente que sur les albums précédents; l’ensemble est très produit, les riffs sont un tout petit peu moins mis en avant et moins chargés.  Des morceaux s’ouvrent à la musique électronique, des percussions de l’ouverture Gagnants aux quelques synthétiseurs qu’on entend ici ou là. C’est aussi un album plus proprement dansant, presque euphorique, avec l’apparition de franches lignes de basses bien rondes, et des mélodies plus évidentes que jamais, accompagnées par le jeu décidément impeccable de Julien Rufié, en osmose parfaite avec la guitare baryton de Cloup. Car Danser Danser Danser Sur Les Ruines est, malgré la volonté de pousser un peu hors des murs du cadre guitare-batterie, un album de duo. C’est un album où l’on s’amuse, où l’on fait des choses qu’on n’a pas osé faire, où Cloup pousse jusqu’au bout le coté plus arrangé de Ici Et Là-Bas, bref, c’est un disque qui marie la tension de ses précédents groupes (le rythme kraut de Et Bien Au-delà a quelque chose de glaçant) avec une sensibilité renouvelée.

 

 

Attention : même si on s’amuse un peu plus, y a toujours quelques passages légèrement amers ou enragés. Les Invisibles, premier single de l’album, est un gros pavé de zèle sain, un hymne au refrain mémorable et jubilatoire (“on pouvait déjà s’imaginer danser, danser, danser sur les ruines, d’un passé à jamais révolu / Les invisibles ne le sont plus”) et surtout, le dernier morceau de l’album, “Nous Perdre Dans Nos Rires”, est un morceau terriblement triste et émouvant, un hommage à l’amitié, un rappel des désillusions de la vie. Ces passages, cependant, ne doivent pas faire oublier que ce qui ressort aussi et surtout de l’album, c’est l’espoir et la joie. Danser Danser Danser Sur Les Ruines est un album qui parle d’amour, de danse, de luttes, de la jeunesse (l’émouvant Le Futur Dans Tes Yeux, adressé à sa fille, est un morceau plein de foi en l’avenir, un morceau qui esquisse la vision de lendemains radieux)… Et qu’importe si Cloup dit de ce disque qu’il est fait de « chansons irréalistes », c’est magnifique et touchant.

Mais les morceaux qui me touchent le plus, sur cet album, c’est quand Michel Cloup chante sur la musique. Déjà, je n’aurais jamais cru qu’il eut été possible d’écrire un morceau comme En Ne Pensant à Rien, qui évoque sur une musique apaisée le bonheur de la danse, de la transcendance des divisions par la musique, avec un “espoir jamais crétin”.

 

Mais surtout, mon morceau préféré de cet album, c’est Les Vrais Héros Ne Meurent Jamais. Écrite au lendemain de la mort de Mark E. Smith de The Fall, c’est certainement une des chansons les plus émouvantes écrites par Cloup, et les mots qu’on y entend me touchent profondément. Car il semble parler de lui, mais aussi et surtout des gens comme lui, qui ont passé, passent, passeront leur adolescence, leur entrée dans l’âge adulte, leur vie, à écouter “cette musique enregistrée il y a longtemps”. C’est un morceau que je voulais entendre depuis longtemps, j’espérais que quelqu’un ait un jour le courage de l’écrire. Un morceau qui parle avec justesse de la façon dont la musique s’inscrit profondément dans nos vies, fait de nous ce que nous sommes, nous accompagne lorsque nous aimons, dansons. Quand Michel Cloup chante “les vrais héros ne meurent jamais, leurs voix, leurs mots résonnent en nous”, je pense à mon émotion lors de la mort de David Bowie ou de Alan Vega, à ce que je ressens et que je n’ai jamais ressenti ailleurs lorsque j’écoute Joy Division, Vic Chesnutt ou Townes Van Zandt, il me fait penser aux larmes qui me monterons aux yeux lorsque j’apprendrais la mort de Nick Cave ou Neil Young.

Lorsque j’avais rencontré Michel Cloup pour une interview en 2016, il avait évoqué Retour à Reims de Didier Eribon, un livre qui l’avait beaucoup touché. Depuis, j’ai lu ce livre dont j’ignorais l’existence. J’ai aussi lu Mélancolie Ouvrière, un livre de Michelle Perrot, un livre qui évoque une “mélancolie des lendemains de grève”. Ce dernier album de Michel Cloup Duo est pour moi le double inversé de ces livres. Joy As An Act Of Resistance, annonçaient l’année dernière les gentils IDLES. Et ici, c’est un peu ça également : face à l’amertume qui ressort du texte de Eribon ou du destin de Lucie Baud, l’ouvrière dont Perrot retrace le parcours, Danser Danser Danser Sur Les Ruines propose de lever la tête, et de repousser l’apathie, que ce soit en allant dans la fosse d’un concert, en passant du temps sur une barricade ou avec celui ou celle qu’on aime. Un grand disque de danse, d’espoir et de lutte.

Danser Danser Danser Sur Les Ruines de Michel Cloup Duo est disponible depuis le 29 mars sur Ici D’ailleurs. Michel Cloup est actuellement en tournée.