ici-et-la-bas

« Qui je suis, d’ou je viens. Un père ouvrier, une mère non déclarée; un père local, une mère immigrée; […] cette terre à laquelle j’appartiens, cette terre que j’ai fuis, vers laquelle je reviens. » – « Qui Je Suis »

Michel Cloup est un vétéran du rock hexagonal. Un des membres fondateurs, entre autres, de Diabologum, auteurs d’au moins un disque majeur : le monumental #3 (ce n’est pas perdu pour tout le monde), on l’on croise Sonic YouthRichard Hell et peut-être même un peu de Brigitte Fontaine. Après Diabologum, qui disparaît en 1998, Cloup fonde notamment Experience, groupe de rock mutant ou il continue de développer son écriture très imagée, fiévreuse. Depuis 2010 cependant, il se lance en solo et compose une musique plus sage, plus mélodique que jamais. Bien sûr, dès le premier album « solo », Notre Silence en 2011, en duo avec le batteur Patrice Cartier, les guitares tabassent ferme et le ton est sombre. Pourtant, entre les rafales sèches, on semble entendre un Michel Cloup plus apaisé, aux textes plus clairs que jamais. Les titres sont presque minimalistes, et s’étendent parfois sans difficulté sur une dizaine de minutes.

Dans la droite lignée de Notre Silence sortait Minuit Dans Tes Bras (ce titre!), toujours avec Cartier, et en guise de bouclage de boucle, la présence de l’actrice Françoise Lebrun, dont le fameux monologue de La Maman Et La Putain avait été samplé sur le dernier album de Diabologum. L’album est moins bien reçu : il est plus difficile à appréhender, les titres semblent moins directs, il est moins cohérent. Reste quelques morceaux toujours mémorables, « Minuit Dans Tes Bras », « Sortir Boire Et Tomber », « Nous Vieillirons ensemble ». Deux ans plus tard sort son nouveau disque, Ici et Là-Bas, sur Ici D’ailleurs (on ne saura sans doute jamais à quel point la référence à Godard est volontaire). Un changement de décor : exit Patrice Cartier, bonjour Julien Rufié (qui nous vient des métalleux de Eryn Non Dae).

La première écoute de ce nouveau disque (son plus long en solo, avec une petite heure pour 11 morceaux) est un peu difficile, mais elle n’est jamais étouffante. Les écoutes suivantes, elles, sont carrément tétanisantes. Non pas pour la violence sonore de l’ensemble : c’est au contraire son album le plus arrangé, celui où les mélodies sont les plus évidentes, bien qu’il n’abandonne pas les riffs gras et lourds, surtout sur « Animal Blessé », titre dêchainé. C’est davantage le chant, les ambiances qui se dégagent, qui retiennent l’attention. Car au fur et à mesure, ce qui apparaît comme un album morose devient un album enragé, les chansons politiques deviennent des hymnes humains d’une évidence rare, le personnel devient intime. On ne va pas jouer à « l’album le plus personnel », non plus : dans tous les disques de Michel Cloup, de C’était un lundi après-midi semblable aux autres à ce Ici et là-bas, le toulousain la transmet, sa personnalité. Mais dans ce disque, Cloup semble davantage s’exposer. En témoigne les mots qui ouvrent la galette, déclaration évidente : « Qui je suis, d’ou je viens ».

Il y a, au milieu des guitares chéries et des gros riffs qui tâchent, une vraie cohérence, stylistique comme thématique. Car on brasse large, avec, entre autres, la recherche des racines et l’image de l’étranger. J’ai bien du mal à en dire plus, tant l’écoute répétée du disque révèle un album dense, complexe, bien plus qu’un simple disque de rock sombre chanté en français (ce qui aurait déjà été bien assez). Je m’arrêterai simplement sur le morceau qui conclut l’album, le long « Une Adresse En Italie », que j’ai déjà vu décrit comme « son Barbara » (comparaison un peu facile mais qui fait sens). Il y a, comme dans le morceau de Mendelson, cette sorte de capsule temporelle, cette mémoire qui fait défaut, cette musique douce qui monte en puissance sans caler, cette histoire si belle et humaine qu’on se demande si elle n’est pas un peu embellie, mélangée à d’autres anecdotes par le souvenir. Cloup parle de sa mère, immigrée italienne; de l’accueil méprisant réservé aux étrangers (qui résonne drôlement d’actualité); de son père maquisard; de l’horreur des journées trop chaudes du sud de la France; et la conclusion, c’est que la fuite n’a jamais été aussi nécessaire.

« Je reste, car ce n’est pas le moment de s’enfuir; Je reste, car ce n’est pas le moment de s’enfuir; Je reste, car ce n’est pas le moment de s’enfuir… »

Ici et là-bas est un album magnifique, peut-être le plus beau disque du Michel Cloup Duo, débordant d’espoir comme de hargne. C’est le disque que notre époque mérite, un disque terriblement gris, tristement beau, c’est un ouragan dans un désert. Ici et là-bas, c’est, en somme, de la neige en été.

Artiste : Michel Cloup Duo

Release : Ici et là-bas

Label : Ici D’ailleurs

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