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Il m’est tout simplement impossible d’être totalement honnête avec moi-même lorsque j’évoque un album de Nick Cave & The Bad Seeds.

Je considère la découverte de ce groupe comme la dernière grande étape de mon éducation musicale, et également comme la plus importante jusqu’à présent. Car plus encore que la découverte d’artistes dont la musique fait désormais partie intégrante de ma culture musicale, comme Tom WaitsRadioheadMark LaneganPortisheadThe National ou même Tindersticks, ma découverte initiale de la carrière de Nick Cave m’a complètement bouleversée. Initiée avec le monumental et exhaustif Tender Prey (considéré par beaucoup, à juste titre, comme son meilleur album), suivie par l’écoute attentive des disques de The Birthday Party (d’incroyables monuments de noirceur macabre, parmi les albums les plus psychoïdes qui soient) et de ses disques de la première moitié des années 90, ma plongée dans l’univers du chanteur australien a été une expérience qui a forgé mes goûts musicaux, et a achevé de faire de la musique le médium dans lequel je me reconnaît le plus.

Il y a quelque chose, dans l’univers de Nick Cave, dans ses intonations, ses paroles, son attitude, sa musique, dans le soin qu’il apporte dans le choix de ses musiciens, qui n’a cessé de me souffler, d’albums en albums, de chansons en chansons, de collaborations en collaborations. Il y a, chez Nick Cave, quelque chose qui m’attire naturellement, une sorte de magnétisme. Quelque chose que je ne saurais pas expliquer avec des mots, un mélange unique, fait de lyrisme, de romantisme, de tristesse exacerbée et de sexualité, mais où, entre les lignes, se cacheraient des pointes de cynisme, d’auto-dérision et d’humour. Toutes les œuvres auxquelles Cave a touché, de près ou de loin, semblent habitées par ce magnétisme constant : sa musique, ses livres, les films qu’il écrie et les bandes originales qu’il compose. Chez Marianne Faithful, chez le Dirty Three, dans le cinéma de John Hillcoat, il impose sa présence plus ou moins discrète, et importe un peu de son aura.

J’ai été complètement désarçonné par Tender Prey. J’ai été pétrifié face à la noirceur hargneuse de From Her To Eternity. Je me suis complètement marré à l’écoute de l’ultra-sexuel Let Love InThe Boatman’s Call et No More Shall We Part m’ont plus ou moins fait chialer, malgré leurs excès, malgré le trop-plein d’émotions. J’avoue avoir été un peu gonflé par les disques de Cave au cœur des années 2000 : trop d’auto-caricature, trop de gospel, trop de guitares parfois, trop peu de grandes chansons surtout. Push The Sky Away, enfin, son apaisement, ses compositions soignées, m’ont montrées que Nick Cave savait toujours écrire et créer (en témoigne « Higgs Boson Blues », une des meilleurs chansons qu’il ait écrites, et que les mauvaises graines mettent parfaitement en musique). Je pourrais aussi passer en détail encore plus de collaborations, parler en long et en large des innombrables projets de ses collaborateurs (Dirty ThreeEinstürzende NeubautenDie Haut) détailler chacun des rôles au cinéma de Nick Cave, évoquer en détail chacun de ses albums.

Mais d’une part, j’ai déjà trop écrit (pardonnez-moi, je suis incapable de faire plus court), et d’autre part, nous ne sommes pas là pour parler de tout Nick Cave, mais pour parler d’une seule chose, quelque chose de nouveau : un nouvel album studio, Skeleton Tree, annoncé et sorti dans une relative sobriété. L’album comprend 8 chansons, dure 39 minutes, et sort sous une pochette noire, terrifiante de sobriété. C’est un album au tempo ralenti, à l’ambiance apaisée, et à la coloration plus synthétique que jamais (on pense constamment à la chanson-titre de l’album Push The Sky Away). Bon.

Plusieurs choses. Déjà, comme je l’ai trop longuement expliqué plus haut, j’ai un lien profond, sentimental, personnel, qui me lie à Nick Cave & The Bad Seeds. Je ne peux pas être honnête quand je parle d’un nouvel album de ce groupe. Ensuite – et ce n’est pas uniquement lié à ce que je viens de dire – , je suis absolument incapable de séparer l’album de son contexte. Dans la logique des choses, n’importe quel album devrait être écouté sans tenir compte de son contexte : un album, si il se présente comme un album, et bien c’est un album. Mais ici, c’est différent. L’année dernière, le fils de Nick Cave, est mort, tombé d’une falaise près de chez lui, à Brighton. Les premières paroles de l’album?

You fell from the sky
Crash landed in a field
Near the river Adur
Flowers spring from the ground
Lambs burst from the wombs of their mothers
In a hole beneath the bridge
You convalesced, you fashioned masks of twigs and clay
You cried beneath the dripping trees
Ghost song lodged in the throat of a mermaid

Les paroles de ce morceau font davantage référence au crash d’un avion lors d’un rassemblement de fans d’aviation dans la région. Les paroles ont même, parait-il, été écrites avant la tragédie qui a touché la famille Cave. Mais voilà, derrière ce morceau, « Jesus Alone », je refuse de croire qu’il n’y a pas quelque chose d’autre, une référence nouvelle, une transformation de ce morceau en autre chose. Dans le documentaire qui accompagne la sortie de l’album, le très beau One More Time With Feeling, Cave interprète ce morceau en studio, juste après avoir parlé de la nature quasi prémonitoire de son écriture. Et sur tous les morceaux de l’album, la peine, le deuil, sont évidents, si évidents que je refuse d’écouter l’album sans avoir en tête la tragédie d’un père ayant perdu la chair de sa chair, sans avoir en tête le cœur meurtri d’un homme qui ne peut exprimer sa peine qu’en chansons.

Il y a, bien sûr, sur cet album, une paire de morceaux qui partent dans l’excès. Citons d’abord « Distant Sky », chanté avec la chanteuse danoise Else Torp. Si le morceau est dans l’absolu bien composé, la présence de la scandinave empoisonne complètement le morceau, lui faisant prendre des proportions lyriques insensées, le faisant plonger dans une sorte de conte bien trop épique pour des arrangements même pas si putassiers. Il y a pourtant de bonnes choses sur ce morceau, notamment quelques très belles envolées de la part de Cave (« They told us our dreams would outlive us, they told us our gods would outlive us, but they lied… »). Je n’ai en revanche aucun amour pour le ringard, ridicule, vulgoss’ « Rings Of Saturn » et pour ses synthétiseurs hideux, qui habillent de toute façon un morceau creux au possible.

Mais voilà, à part ces égarements, je suis absolument charmé par le reste de l’album. On est là dans la continuité de Push The Sky Away : une coloration un tout petit peu plus électronique, avec au centre de tout Nick Cave, qui ne chante que peu, préférant un spoken word fin et poignant. Les textes de Cave sont plus lyriques, plus imagés que jamais, s’éloignant de leur sujet tout en évoquant des images directes. Sur ce point, la douce et amère « Girl In Amber » est un sommet : « The phone, the phone, the phone it rings, it rings, it rings no more, The song, the song, the song it spins since nineteen eighty-four, […] And if you wanna leave, just leave, And don’t breathe a word, And let the world turn… ». Je tiens également à noter le texte remarquable de « Magneto » (probablement le titre le plus explicite de l’album), et la troublante « Anthrocene », avec ses batteries Dirty-Three-esques et son chant décomplexé et limite excentrique.

Pourtant, ce qui est pour moi le sommet de l’album est atteint avec un exercice qui aurait bien pu se transformer en désastre : « I Need You », ultra-mélodique, poignant, s’étendant sur à peine 6 minutes, dominé par les nappes de Korg de Warren Ellis. Cave à déjà tenté, avec plus ou moins de succès, de telles ballades, mais il y a ici quelque chose, une ode flamboyante, quasi Springsteen-ienne, à l’amour. La voix ultra-maniérée et le sentimentalisme exacerbé de Cave transforment le titre en hymne désespéré, hommage à l’amour comme la dernière chose qu’il nous reste. Les trémolos involontaires de sa voix fragile, les chœurs des Bad Seeds, les choses que Cave dit et les choses qu’il sous-entend, il y a ici quelque chose de profondément touchant, encore exacerbé par le contexte qui entoure la création de l’album. Quand Cave chante « And nothing really matters when the one you love is gone… », ou « I’ll miss you when you’re gone away forever… », ou « we love the ones we can… » il se passe quelque chose, quelque chose de nouveau, et quelque chose qu’on ne verra probablement plus jamais chez Cave. « I Need You », de façon tout à fait inattendue, se hisse alors parmi les plus belles chansons d’amour qu’ai jamais écrit Cave, si ce n’est parmi ses plus beaux titres.

Je ne sais pas si, sorti comme ça, sans rien, j’aurais autant apprécié Skeleton Tree. Mais Skeleton Tree ne peut pas sortir comme ça. C’est un album construit par la peine, par un homme qui, une nouvelle fois, 20 ans après le poignant The Boatman’s Call, choisit de montrer au monde ce qu’il est : un homme triste, un homme brisé. Je pense que ce Skeleton Tree doit être envisagé comme un album de transition, un album que Nick Cave et les Bad Seeds se devaient de faire. En effet, la conclusion de l’album, la chanson « Skeleton Tree », est une ballade tout à fait classique, dans la lignée de « Love Letter » ou « Lime Tree Arbour », des synthés en plus. Le ton y est toujours amer, les paroles sombres, mais on sent passer la fin du deuil, à travers de lourds rideaux noirs. Il y a une sorte de triste résolution, dans les mots qui ferment Skeleton Tree.

Nothing is for free
And it’s alright now
And it’s alright now
And it’s alright now

Artiste : Nick Cave & The Bad Seeds

Release : Skeleton Tree

Label : Bad Seed Ltd / Mute

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