Parler de Nils Frahm sur GVAC? Et pourquoi pas? Parce que depuis quelques albums maintenant, le compositeur allemand n’est plus le pianiste délicat, parfois démonstratif mais toujours tétanisant qu’il était. Il a, dans la lignée de sa pratique du piano, inséré dans sa musique des compositions rythmées, riches, qui offrent une réflexion sur la pratique de son instrument. C’était notamment le cas du gigantesque Spaces, sorti en 2013, avec lequel il a explosé et où l’on retrouvait de magnifiques compositions au piano, mais aussi et surtout des pièces électroniques démentielles. Son nouvel album, All Melody, sorti en janvier, se situe totalement dans cette approche. Mais All Melody est un désastre.

 

 

La première écoute de l’album est une épreuve. Elle décontenance, surprend, et parfois, elle afflige. Cinq années sont passées depuis le dernier “véritable” album solo de Nils Frahm : il y a bien eu de belles collaborations, un petit album gratuit en 2015, une B.O pour le film Victoria… Mais rien ne pouvait laisser présager un tel fossé dans sa pratique musicale. Car All Melody n’est plus un album d’ambient, ou un album “neo-classical”. Ce n’est d’ailleurs même pas vraiment un album de piano. C’est un album de musique électronique, de house minimale, que j’ai vu comparé à Moderat notamment par un ami.

Et c’est agaçant, très agaçant, et ce dès le premier morceau où des chœurs (!) dégueulent. Sur les morceaux suivants, on a des beats déroutants, des nappes de synthés qui sortent de nulle part, des cordes fort peu à propos, encore plus de chœurs baveux. Nils Frahm laisse aussi parler ses influences jazz (car le bonhomme est notamment un profond admirateur de Horace Silver et Thelonious Monk, même si ça ne s’entend pas forcément sur ses albums précédents, je trouve) en laissant intervenir des cuivres, pour un résultat qui laisse, au mieux, perplexe. Il y a presque de quoi rire dans cette succession débile de morceaux qui n’ont ni queue ni tête, et qui se perdent dans une laideur infinie.

Car finalement, ce n’est pas tant l’impression d’assister à une succession de morceaux dégueulasses qui domine. C’est surtout l’incompréhension, car on a bien du mal à savoir où il veut aller : sans aucune continuité avec le reste de son œuvre, l’album se contente d’énumérer des clichés sans jamais apporter tout ce qui faisait le sel de la musique de Nils Frahm, à savoir une musique ancrée dans l’électronique, mais qui restait à échelle humaine, impressionnante sans jamais tomber dans la démonstration. Ici, on est en face d’un album déshumanisé. On ne saura sauver de ce désastre que quelques belles pièces de piano (et encore, on est loin d’un Wintermusik) et un beau dernier morceau qui laisse parler un harmonium.

 

 

Cette impression a été encore décuplée par son récent concert à l’Aéronef de Lille. Car on a assisté ce soir-là à deux concerts, l’un qui se ferait “debout” (ce sont ses mots) et l’autre “assis”. Le premier concert était une lamentable réinterprétation des titres les plus putassiers de ce All Melody, avec notamment une chanson-titre qui, si elle est l’un des passages les plus recommandables de l’album, se transformait dans son final en une composition ignoble, monstrueuse dans le pire sens du terme, ou tout le mauvais goût de ce dernier disque s’épanouissait. Mais il y a aussi eu un autre concert. Et ces ré-interprétations alors magnifiques de morceaux issus de Felt Juno et Spaces avaient quelque chose de prodigieux, de majestueux. Dans cette suite composée de For, Peter, Toilet Brushes, et enfin d’un More à chialer, Nils Frahm a alors montré qu’il était encore un musicien à l’incroyable singularité, un musicien que, cependant, on semble avoir perdu.