La seule fois que je suis allé à Reignier, en Haute Savoie, c’était pour le festival des Rockailles, en 2003. J’avais la moitié de mon âge actuel, on avait fait 50 bornes avec le daron pour voir Massilia Sound System, en réussissant au passage à me chopper un poster dédicacé par le groupe, à la fin du concert. Heureux comme pas deux, j’étais. Il y avait aussi Maczde Carpate, que j’avais trouvé top, et Ez3kiel, que j’avais trouvé chiant. Bref, tu l’auras compris, de l’eau a coulé sous les ponts depuis !

Entre temps, ce fameux festival a eu le temps de s’arrêter, en 2010, pour reprendre, en 2017. Entre temps a surtout ouvert un restau concert à la prog éclectique et pas dégueu, Le Poulpe, qui remue bien la région. Et voilà que ce qui devait arriver arriva : des groupes de qualité commencèrent à pointer le bout de leurs manches. Il était temps, tu me diras. Et je ne te parle pas là d’une énième fanfare ska parfaitement huilée pour accompagner tes premières cuites et tes premières galoches dans les fourrés. Non, je te parle d’une musique (à peine) plus sérieuse. Car toutes ces digressions inutiles n’avaient qu’un seul et unique but : te dire que Nurse vient de Reignier en Haute Savoie, que le groupe a parfaitement digéré ses 90’s, et qu’il propose avec son ep1 quelque chose qui a plutôt la forme d’un premier album très réussi que d’un petit EP destiné à se roder.

 

 

Nurse raconte avoir tiré son nom de groupe du Sonic Nurse de Sonic Youth, que ses membres écoutaient beaucoup au moment de se lancer dans l’aventure. Ils disent écouter beaucoup les Pixies aussi, au point même de nommer un des morceaux de l’album comme ça. Et pourtant, ce n’est pas forcément à cette frange là des 90’s à laquelle on pense en premier à l’écoute de ces neuf titres qui, pour moi, transpirent plutôt la sueur et le tranchant post-hardcore d’un At The Drive-In, d’un Fugazi ou encore d’un Q and Not U. Et si j’avais dans ma besace plus de références niveau émo-punk/rock 90’s, je pourrais je l’imagine placer judicieusement quelques autres noms encore plus adaptés. Mais comme ma connaissance dans le style se limite plus ou moins à Jawbox et à Stanford Prison Experiment, groupes fabuleux auxquels j’ai d’ailleurs parfois pensé à la rencontre des morceaux de Nurse, je vais m’arrêter là niveau name dropping.

D’ailleurs, que du beau monde dans ces références, me direz vous ? Oui, et c’est bien parce que ces morceaux de Nurse le méritent, et que l’on sent comme chez les groupes précités un gros travail au niveau des mélodies vocales, celles-ci osant beaucoup de choses différentes, et pour faire souvent mouche. On sent que le chanteur vient du hardcore, et qu’il a tout donné pour s’adapter au cocon plus rock fourni par le reste du groupe. Sincère, la voix passe alors son temps en équilibre sur la corde raide d’une justesse pas facile à trouver, que ça soit au niveau de la note en elle même que de l’interprétation. Mais quand le résultat est aussi concluant qu’ici, cela n’en est que plus beau. Alors forcément, il y en aura toujours pour déprécier le côté émo apporté par ce type de lignes de chant. Mais si ça l’a fait chez moi, peu client de ce genre de choses d’habitude, c’est qu’il y a assez d’impuretés, et que ça se marie suffisamment bien avec le reste.

Car derrière cet excellent numéro d’équilibriste du vocaliste, le trio guitare basse batterie n’est pas non plus en reste, avec une section rythmique compacte comme il se doit, et une guitare au joli timbre distordu. Le point fort de leur recette réside dans les nuances qui enrichissent, et participent même à, la qualité des compositions. L’ensemble est capable de rugir comme un seul homme (I Should Know) ou de montrer une touchante fragilité (Salty River), continuant d’accrocher l’auditeur un peu plus à chaque morceau par cette versatilité qui empêche toute redite. Et si un ou deux titres en deuxième partie d’album sont un peu plus anecdotiques (et encore), on préfèrera plutôt retenir les qualités déjà mentionnées, de même que la cohésion entre les différents ingrédients et personnalités, et enfin, ce beau paquet de titres qui pourraient dans un monde parfait faire office de tubes.

 

 

J’ai failli dire à un moment de l’article que ce premier disque de Nurse proposait une musique sans prétention qui donnait du baume au coeur (ou un truc dans le genre). Mais ça serait manquer de respect à ses auteurs que de ne leur prêter aucune intention de reconnaissance. Cet ep1 (vous n’auriez par contre pas pu trouver un titre un peu plus différenciant ?) est en tout cas un solide condensé d’authenticité par un groupe qui a parfaitement digéré ses influences, qu’elles soient noise-rock, punk, hardcore, ou pop, et qui est désormais prêt à ouvrir sa grande gueule. Et nous, tant qu’autant de soin sera apporté à l’écriture de bonnes chansons, nous serons là pour l’écouter, la grande gueule.

 

 

Artiste : Nurse
Release : ep1
Date de Sortie : 08/03/2018
Label : Autoprod
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