Après un Ütopiya? remarquable en 2015 et une jolie compilation d’inédits l’année dernière, Oiseaux-Tempête revient avec un troisième album profond et ambitieux, politique mais jamais barbant, enregistré entre Paris et l’Orient.

Oiseaux-Tempête est sorti des sables en 2013 avec un premier album sans titre déjà assez remarqué, et qui, déjà, contenait cette esthétique sèche, cette musique puissante et évocatrice, faite de fields recordings et de guitares éthérées. C’est cependant en 2015 que le groupe se lâche vraiment et développe enfin une identité propre et un propos véritablement cohérent, avec un album dont certains passages sont encore ancrés dans ma mémoire : Ütopiya?, album noir et pessimiste, probablement l’un des meilleurs albums sortis en 2015.

Le Oiseaux-Tempête de 2017, avec ce Al-‘An! (dans sa version longue : AL-‘AN ! الآن (and your night is your shadow — a fairy-tale piece of land to make our dreams) ), ou « Maintenant! » en arabe, se situe exactement dans la lignée de Ütopiya, et va peut-être plus loin encore que ce dernier. Déjà parce que le casting s’est étoffé. On retrouve désormais, en plus des deux vétérans « post-rocks » Frédéric D. Oberland et Stéphane Pigneul, de nombreux autres musiciens issus de formations diverses et variées : Sylvain Joasson (Mendelson), Paul Régimbeau sous son pseudonyme Mondkopf, le fidèle G.W Sok … Mais surtout, l’album, enregistré en partie au Liban, voit intervenir de nombreux musiciens issus de la scène musicale du moyen-orient, notamment Tamer Abu Ghazaleh.

La présence de ce dernier, reconnu pour la coloration politique de son travail, est le symptôme d’une préoccupation qui occupe Oiseaux-Tempête depuis ses débuts : une musique résolument contemporaine, dans son fond comme dans sa forme. Une musique qui aurait pour obsession de parler du temps présent, une musique politique sans avoir à être engagée. Et effectivement, les noms des morceaux (entre autres : « Feu Aux Frontières », « Notes from the Mediterranean Sea »…), les fields recordings, l’ambiance générale, tout cela contribue à dresser un portrait sombre d’un monde à la dérive, d’une crise sociétale majeure, du désintérêt profond que nous portons à l’Orient.

Mais je m’éloigne : il y a avant tout, sur cet album, de la musique, une musique qui se veut elle aussi le symptôme de ce que Oiseaux-Tempête a vu, ressenti, lors de l’enregistrement de ce Al-‘An! . Un album désœuvré, qui exprime du début à la fin l’urgence de notre monde. Al-‘An! est plus ambient que ses prédécesseurs mais il n’est certainement pas plus doux, il est déroutant. Il sera, au début, difficile de se plonger dans cet album, plus massif, plus chargé, moins évident encore que ses prédécesseurs.

Mais cela en vaut la peine. Le rock jazzy et puissant de « The Offering », l’incontestable puissance de « Baalshamin », la tristesse absolue qui émane de « Ya Layl, Ya 3aynaki (Ô Nuit, Ô Tes Yeux) », l’inquiétante et magnifique « Carnaval », et surtout le déchaînement passionné de G.W Sok à la fin du pourtant longuet « Through The Speech Of Stars », autant d’instants de grâce terriblement puissants, miroirs déformants de notre monde. Al-‘An! sait aussi récompenser l’auditeur : peu de disques, cette année, sauront dégager autant de majesté, de puissance et de fièvre que ce nouvel album.

AL-‘AN ! sort le 14 Avril sur Sub Rosa.