10 ans après The Narcotic Story, Oxbow revient avec un album en forme d’épitaphe. Chronique d’un grand album.

L’album chroniqué aujourd’hui est un album qui, avant même de s’écouter, s’envisage : non, Oxbow n’est plus le même groupe depuis le premier album, le poisseux et épuisant King Of The Jews. Il n’est plus non plus le même groupe depuis Serenade In Red. Il n’est, aujourd’hui, même plus le même groupe qui livrait l’immense The Narcotic Story, bloc de rock glaçant et noir, poussiéreux et recouvert de cendre. Le Oxbow de 2017 est encore une autre entité, un groupe qui choisit sa voie sans se soucier du monde qui l’entoure.

Que s’est-il passé? 10 ans. 10 longues années au cours desquelles les membres du groupe se sont épanouis ici ou là (Eugene Robinson a embrassé une carrière littéraire, entre autres comme ghost writer; on a retrouvé Niko Wenner sur quelques titres des français de l’Effondras…). Pour autant, le groupe n’est jamais entré en hibernation, en hiatus, se produisant souvent en concert et préparant lentement l’album. Le produit final est sorti début Mai. Il s’appelle Thin Black Duke (et pas seulement en référence à David Bowie), comprend huit morceaux, aurait coûté plus de 40000 dollars, sort sur Hydra Head (le label ressuscite brièvement juste pour sortir l’album) et est un des meilleurs albums de 2017, parce qu’on a un peu du mal à voir comment n’importe quel album pourrait l’atomiser.

On nage pourtant ici dans un terrain assez déconcertant. Même si on aime et qu’on a retourné dans tous les sens The Narcotic Story, on ne pouvait pas imaginer ou Oxbow pourrait aller. Et Oxbow est allé loin, très loin. Il s’agit de très loin de l’album le plus évident et accessible de Oxbow, et on est très éloigné des uppercuts bruitistes du groupe. Même Eugeune S. Robinson, chanteur unique, semble ici s’être calmé, même si il offre encore une fois une performance vocale phénoménale. Ce Oxbow apaisé, c’est entièrement assumé : cuivres excentriques, compositions soignées, cordes délicates se mêlent à des explosions de bruit plus contenues que jamais. L’écriture est extrêmement travaillée, cohérente, et transpire le perfectionnisme. Surtout, la production va encore plus loin que The Narcotic Story : parfaite sur tous les points, alors que les morceaux n’en demandent pas tant. Pas étonnant, avec… Joe Chiccarelli (The Strokes! The Killers!) aux commandes.

Restons cependant très clairs : il n’y a pas, ici, de pop songs inoubliables, de morceaux réellement faciles. Finalement, l’album est dans la continuité de The Narcotic Story, mais il va encore plus loin. Car Oxbow est un groupe mature, les folies du passé sont derrière eux, et ce qui est magnifique, c’est qu’ils l’assument. La perversité et la violence sont retenues derrière des références habiles à Hemingway, Freud. Oxbow fait désormais le choix d’un noise-rock de chambre absolument prenant, voir touchant, sans jamais abandonner ses racines, ancrées dans une sorte de noise hardcore bruitiste et aliénant. Même dans les morceaux les plus chaotiques (« A Gentleman’s Gentleman », « Host »), on entend ici quelque chose de résolument complet, puissant, un son finalement toujours exigeant, mais mêlé à des sonorités terriblement rafraîchissantes. Comme quoi, le seul truc qui lie leurs disques, c’est leur classe absolue.

Alors franchement, ouais, on est complètement charmés par l’ouverture « Cold & Well-Lit Place » et sa mélodie en forme de piège, la longue et fascinante « Letter Of Note », le piano de « The Upper »… Et surtout, en conclusion, il y a « The Finished Line », morceau absolument magnifique, carrément touchant, même. Eugene Robinson, complètement possédé, se lâche dans les aigus, allant sans hésiter jusqu’à la cassure, et incarnant son « personnage » avec justesse et sans vrai maniérisme. Bouleversant, franchement, j’ai pas d’autres mots.

C’est vrai que ce Thin Black Duke est un peu court, avec à peine 40 minutes au compteur. C’est vrai qu’il est très homogène et qu’il faut pas mal d’investissement pour se laisser porter. Mais surtout, Thin Black Duke est un disque absurdement cohérent, un album réussi du début à la fin. Il sonne souvent comme un dernier album, comme un adieu. On fera avec : on a là un des albums les plus impressionnants de 2017, et un successeur digne de The Narcotic Story.