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Papier Tigre est l’une des quatre colonnes de la Colonie de Vacances, ce projet quadriphonique qui t’as rendu fou une paire de fois dans tes SMACs et sur tes parvis préférés. J’ignore si c’est par ce biais que le quidam a le plus de chance de les découvrir en 2016, à l’époque où la Colo commence à se faire une place dans les festivals d’été, mais c’est bien possible. En tout cas, Papier Tigre, c’est avant tout une des plus belles aventures du rock franquais d’obédience indie US 90’s, ou plutôt du rock nantais en short de jean. Depuis une grosse dizaine d’années, Papier Tigre sillonne les rades, les salles subventionnées et les festivals de cavistes armé de ses fantastiques compositions, pour le plus grand plaisir des esthètes du rock turbulent.

Je ne vais pas te le cacher : Papier Tigre, c’est ma marotte. Mes chouchous. Pas seulement en Franque, mais dans le paysage rock étendu au monde libre – ou tel qu’il me parvient actuellement. Je ne pense pas que chaque album de Papier Tigre va être réussi, je le SAIS. Je le sais car j’ai un coup de cœur pour leur musique, mais aussi et surtout car ces types sont suffisamment exigeants et passionnés pour ne pas sortir quelque chose qui n’en vaille pas la peine.

Alors voilà, aucun suspense : The Screw défonce tout. Il perfectionne la formule du groupe durant le temps réglementaire, et lance des pistes pour l’avenir dans les arrêts de jeu.

Sur sa majeure partie, The Screw garde la complexité des imbrications entre doubles phrasés de guitare et breaks de batterie, tout en travaillant la fluidité ; la marque de fabrique du trio. Math-rock ? Peut-être, mais la musique ne donne jamais l’impression de tricoter seulement pour la beauté du geste, elle reste au service de l’urgence et inféodée à la dynamique de la mélodie. Pop ? Sûrement un peu, car on a systématiquement envie d’y revenir. Noise-rock ? Pourquoi pas, mais la musique ne mise pas tout sur la lourdeur et l’abrasion. Au contraire, ces compositions slaloment, accélèrent, pilent, tournent au frein à main, foncent dans le noir tous feux éteints, engueulent par la fenêtre ceux qui traversent devant son nez, bousculent les flemmards, roulent au pas sur les grands axes juste pour le plaisir simple de créer un bouchon, franchissent les lignes blanches, te font les yeux doux au feu rouge avant de te faire mordre la poussière… t’as compris, quoi. Pour la quatrième fois, Papier Tigre propose une imparable collection de ces tubes pas banals, ces petites bombinettes à retardement, et ces bonbons longs en bouche, avec un cœur à l’acide recouvert d’une pellicule de sucre épicé, enrobée d’un nappage au chocolat noir à la fleur de sel. A ce titre, Mood Trials et Heebie Jeebies sont sûrement les exemples les plus addictifs de ce qu’on aime tant chez Papier Tigre.

Et puis en plusieurs points du disque, le rythme change notablement. Notamment sur le pivot de l’affaire, A Matter Of Minutes et ses 10 minutes instrumentales bruitistes, aussi radicales qu’inattendues sur un disque « officiel » ; l’histoire de ce morceau remonte en fait à une session de composition menée par le groupe en 2013, pour répondre à la sollicitation d’une compagnie de danse qui souhaitait que le groupe les accompagne le temps d’une date exceptionnelle. L’occasion pour le groupe de trousser un répertoire adapté à cette mise en retrait de leur musique, et de s’aventurer en territoire moins catchy en bousculant leurs habitudes. Trois ans plus tard, deux compos issues de cet exercice trouvent leur place sur The Screw, et offriront à n’en pas douter de radicales plages d’expérimentation à Papier Tigre pour se laisser complètement aller en live. Cette compo, alliée à une autre paire de temporisations où la dynamique se fait plus robotique et moins portée sur le groove précis et créatif de l’exceptionnel batteur qu’est Pierre-Antoine Parois, confère au disque un impact moins immédiat que Recreation et The Beginning And End Of Now ; autant être prévenu, mais The Screw n’en est pas moins une éclatante réussite, justement pour cet équilibre entre capitalisation et investissement.

La question, maintenant, c’est : est-ce que le quidam évoqué plus haut arrivera à se mettre dans la tête qu’un disque d’un « petit » groupe franquais peut être meilleur que les fadaises anglosaxonnes que l’industrie du cool nous colle sous le nez à coups de posts Facebook sponsorisés, de chroniques achetées dans les Inrocks et d’éditions vinyles à portée de caddie dans les supermarchés de la culture ? Au-delà du talent individuel des protagonistes, The Screw est une bien plus grosse réussite que les dernières sorties de nombreuses locomotives «  » »indie » » » (Ty Segall, Fat White Family, Girl Band et j’en passe). Reste maintenant à le faire savoir.