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Andrew Savage est un frontman aussi insupportable qu’attachant. Jeune homme né dans les plaines de l’Ouest américain (ou plutôt dans l’impersonnalité mégapolique de Austin, Texas), il biberonne au son du rock new-yorkais des années 80 à 90. C’est donc tout naturellement, en 2006, qu’il fonde, presque comme une blague, les Teenage Cool Kids, étrange formation de punk pop (et surtout pas de pop-punk). Le groupe se sépare en 2011, laissant derrière eux trois disques magiques et des chansons brillantes : « Write Back Soon », « Down The Street »…

C’est en 2012, après un passage chez les hardcoreux de Wiccans et la parenthèse expérimentale Fergus & Geronimo, qu’Andrew Savage fonde son groupe majeur, copie conforme et parfois informe de Television, et surtout de Pavement : Parquet Courts. Un nom improbable pour une formation plus sérieuse, tantôt plus noise, tantôt plus pop. Après une cassette médiocre, le groupe enregistre en un temps record un premier album bordélique mais terriblement attachant, une étrange compilation de titres post-punks lancés à 100 à l’heure : Light Up Gold, bloc de 15 chansons souvent très courtes (de 5 minutes à 17 secondes), mais pleines de fièvre et de rage, souvent drôles, qu’on écoute avec un interêt certain, et presque sans trouver le temps long. Après un EP inégal mais relativement réussi (Tally All The Things That You Broke, illuminé par l’excellente ouverture « You’ve Got Me Wonderin’ Now ») et deux albums qui divisent (l’ambitieux mais inconstant Sunbathing Animal et le rafraîchissant Content Nausea), le groupe sortait un format court ridiculement inécoutable : Monastic Living, mini-album chaotique et insupportable, justifié par la sacro-sainte excuse de l’expérimentation.

Aussi, près de 10 ans après le premier album de Teenage Cool Kids (Queer Salutations, sorti en 2007), les amateurs de Parquet Courts – et même certains de leurs détracteurs – se mettent d’accord sur une chose : Andrew Savage est un songwriter terriblement talentueux. Rien que pour des chansons comme « Tryna Decide », « Always Back In Town », « Caster of Worthless Spells » ou encore l’immense « Uncast Shadow Of A Southern Myth » (peut-être leur meilleur titre), il faut bien avouer que Savage est un compositeur et un parolier terriblement talentueux, capable, avec les plus simples des artifices et les plus basiques des procédés lyriques, de nous plonger dans la mélancolie, la colère, le doute, l’angoisse existentielle ou le fun en barres.

Et pourtant, Andrew Savage continue, au fond de mon petit coeur, de me gêner. A force de se plonger dans la musique de ses idoles, il aura fini par en constituer un ersatz : l’influence de Stephen Malkmus devient désormais terriblement évidente dans cette morgue lasse et puérile, dans cette fatigue du monde. Surtout, le dégoût de la société de l’image, la déprime existentielle qui ressortent des textes de Parquet Courts me paraissent tout à fait surfaits : derrière leur apparent iconoclasme, les Parquet Courts se servent abondamment de leur image hip et branchée, leur chanteur porte la moustache et ils passent au Pitchfork Music Festival. Alors, Parquet Courts, hypocrisie? Complétement. Et alors?

Car le plus remarquable, c’est que même en utilisant ces recettes éculées, Parquet Courts persiste dans le très recommandable, et signe non pas son meilleur disque, mais du moins le plus travaillé, le plus riche. Surtout, les camarades de Savage s’affirment : le chant de Austin Brown (un peu plus présent que jadis, pour le meilleur et pour le pire) rappelle celui de Tom Verlaine, et la basse de Sean Yeaton est plus affinée que jamais, avec des riffs lancinants et affirmés (« Keep It Even » nottament). En général, les compositions sont plus fouillées, plus fofolles, de véritables évidences mélodiques touchent l’auditeur (notamment la magnifique « It’s Gonna Happen »). Parquet Courts se complexifie, apportant des effets de production appuyés, des boites à rythmes, et même une poignée de claviers, qui apportent un peu de relief à des titres sans grosse vague. Surtout, on retrouve des influences plus inattendues sur Human Performance : en témoignent le « Dust » un peu kraut et le Talking-Headsien « One Man No City », un peu épuisant avec ces 6 minutes 30, mais qui reste très agréable en bouche.

Surtout, il est rassurant de voir Parquet Courts se replonger, à l’occasion, dans ce qu’ils savent faire de mieux : des chansons rocks dansantes, toutes bêtes et courtes, des petites perles à la Pavement (encore et toujours…). Le doublé « Outside » et « I Was Just Here », en début d’album, est à ce titre remarquable, accrochant directement l’oreille et incitant l’auditeur à supporter des titres plus ou moins assommants, quelque part entre l’excitant (« Human Performance » et son irrésistible refrain) et le passable (« Captive Of The Sun »). On trouve évidemment, comme sur chaque disque de Parquet Courts, une poignée de morceaux ennuyeux, branlés d’une drôle de manière, et dont la verve semble forcée, faussée. Ici, c’est le cas du ridicule single « Berlin Got Blurry », à l’écriture ampoulée et bien trop empruntée, et de « Already Dead », conclusion fort peu à propos.

Voilà pas mal de paragraphes que je te vends du Parquet Courts, et tu pourrais y voir le meilleur groupe so indie de ces dernières années. Ne te trompe pas, lecteur : je vois simplement Parquet Courts comme ce neveu un peu jeune mais que tu ne peux qu’aimer, avec sa gentilesse simplette, son drôle de dégoût existentiel. Parquet Courts n’est pas parfait, mais c’est ce côté bancal et faux qui rend la formation si attachante. En attendant, Human Performance est un disque plutôt bien foutu, peut-être pas le meilleur disque de l’année, mais comme tous les Parquet Courts, je me le repasserai encore l’année prochaine, rien que pour me dire que, même s’ils n’inventent pas l’eau tiède, ces gars la réchauffent diablement bien.