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Samedi 4 Juillet. Tournan en brie (77). Il est 22 heures quand Peter Kernel monte sur la scène principale du festival La Ferme Electrique devant un public déjà bien attaqué par la prestation des excellents bambins grenoblois de Taulard, la chaleur et la bière locale. La présence du duo suisso-canadien, accompagné sur scène d’un batteur, était la raison principale de ma venue mais une légère appréhension me taraudait, de peur de ne pas retrouver le confort apporté par la superbe production du troisième album du groupe, Thrill Addict, au sujet duquel je vais largement vous abreuver de superlatifs tout au long de cet article (réfractaires de tous poils, vous pouvez déjà attendre la chronique de demain). L’heure qui suivit fut pourtant largement au-dessus de mes attentes car révélant un groupe en osmose, capable d’une dynamique, d’une énergie et d’une maîtrise que je n’ai pas vu depuis bien longtemps chez un groupe de pop.

La dynamique, c’est d’ailleurs bien ce qui détache Thrill Addict d’un disque lambda ou même de ses prédécesseurs. Dynamique d’ensemble, dynamique au sein d’un même morceau. Dynamique de styles, dynamique d’intentions. Un large panel d’émotions est balayé, au risque de frustrer quand une bonne idée n’est pas tenue longtemps ou qu’un morceau de prime abord festif se révèle particulièrement embrumé au fil de ses divagations. Et si on pouvait entrevoir cette volonté de la part du groupe sur ses précédents albums, il est ici assez clair que la maturité, la qualité de la production et l’entente toujours plus aboutie entre les deux protagonistes de cette étrange histoire d’amour leur ont permis de s’exprimer pleinement tout en gardant le socle commun qui a toujours fait l’identité du groupe.

Car comme d’habitude avec Peter Kernel, on pense au Blonde Redhead période La Mia Vita Violenta (les deux voix et leur alliance), au Sonic Youth de Washing Machine (les structures alambiquées et le culte de la frustration), ou à The Lapse (la science des tubes). On pense plus que jamais à tous ces albums coups de poings qui se jouent de l’auditeur, qui transpirent la tension et n’éructent que pour relâcher la pression, à ces disques possédant l’évidence pop de leurs mélodies mais ne s’offrant qu’au prix d’un effort certain de ta part. Car Thrill Addict est un disque compliqué à posséder et uniquement destiné aux plus ouverts d’entre vous, aux spécimens capables de ne pas s’enfuir en courant au contact de la production d’une propreté cristalline (mais bien vivante, et regorgeant de détails) et à la rencontre de l’éther enveloppant d’Ecstasy, de la guitare post/math rock de Your Party Sucks, des niais sentiments apparents d’It’s Gonna Be Great ou de la rythmique dansante de High Fever (je ne cite pas plus de morceaux, histoire de vous garder quelques surprises de choix). Ce dernier titre pourrait d’ailleurs résumer tout ce que j’ai péniblement essayé de dire sur la dynamique dans le précédent paragraphe, avec son tonitruant début fauché en plein vol par une guitare nostalgique d’obédience post-punk mais qui revient de plus belle, plein de hargne, pour un final qui amuse autant qu’il transcende, transmettant aussi bien l’envie de danser que de rêver.

S’acoquiner de l’univers de Peter Kernel après en avoir eu pendant longtemps uniquement une vague idée, c’est comme adresser la parole à une fille que tu as croisé pendant des années dans tes caves à concerts préférés, que tu as l’impression de connaître sur le papier, mais qui se révèle partager avec ta sensibilité bien plus que les simples accointances stylistiques que tu imaginais. Et à chaque écoute / rendez-vous c’est mieux, la réalité prenant tranquillement mais sûrement le relais du fantasme. Voilà le genre de sensations rares et agréables qui me traversent à chaque écoute de ces douze morceaux (le seul reproche que l’on pourrait faire à ce disque serait d’ailleurs de ne pas avoir été amputé de ses deux dernières pièces, un peu en-dessous et surtout un peu redondantes par rapport aux précédentes).

Réfréner mon enthousiasme aurait sûrement évité quelques brassages de merde de la part des cœurs de pierre, mais je vous plains de ne pas trouver dans ces titres autant de bonheur que moi. Si le groupe fait parler depuis ses débuts de lui, tout d’abord en Suisse grâce au live, puis dans la scène marginale rassemblée par le label Africantape à l’époque White Death & Black Heart, il s’est cette fois doté de son parfait passeport pour continuer sa progression et réussir à la hauteur de ses ambitions. Et puis, maintenant que l’on sait que tous les progrès ayant aboutis à ce disque se retrouvent également sur les prestations scéniques du groupe, on se demande bien ce qui pourra les arrêter, si ce n’est la connerie humaine.

Artiste : Peter Kernel
Release : Thrill Addict
Date de Sortie : 19/01/2015
Label : On The Camper
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