Après avoir, une nouvelle fois, envisagé de mettre un terme à sa carrière musicale, Shannon Wright revient. Parce qu’elle ne peut pas faire autrement – la musique étant un cri qui lui vient de l’intérieur. Toujours aussi poignantes et intenses, ses compositions ont toutefois troqué les dehors noise-rock plombés du précédent disque (In Film Sound, 2013) pour une sophistication assez inédite.

Adepte de la simplicité et de la mise à nu, aussi bien sentimentale qu’instrumentale, Shannon Wright produit des disques, certes prodigieux de beauté et incroyablement harmonieux dans la mise en son d’humeurs extrêmement contrastées, mais toujours dégraissés à l’extrême. Au plus proche de l’os et de l’instrument, « organiques » comme on dit, comme une ligne directe entre les émotions de l’auteur et les cellules sensorielles de l’auditeur.

Pour ceux qui n’auraient jamais fait l’expérience, la sensibilité exacerbée de l’artiste sidère particulièrement en live. Les meilleurs concerts de Shannon Wright sont d’incroyables moments de poils dressés et de convulsions difficiles à contenir, que ce soit d’ailleurs pour le public comme pour l’artiste, qui ne cache pas ce besoin de connexion avec son public et son involontaire et absolue sincérité. Protégée en permanence par cette large mèche brune qui recouvre son visage, Shannon Wright ne laisse que rarement apparaître au grand jour ses expressions ; et pourtant, quand quelque chose se passe à un de ces concerts, personne dans l’assistance n’a besoin de le voir de ses propres yeux pour le ressentir violemment. Très peu d’artistes font cet effet en live, et je ne pense pas être le seul à le ressentir de cette manière.

Ces rappels étant effectués, je n’oublie pas avoir abordé cette chronique par un subtil teasing suggérant qu’il y avait du nouveau dans l’univers de Wright – si tu ne l’as pas vu venir, désolé, mais tu dois manquer de subtilité – alors nous y voilà. Qu’est-ce qui change, au juste, dans ce Division ?

Difficile de parler d’un changement drastique sur le fond, tant l’extrême délicatesse de Shannon Wright continue d’irradier de chacune des notes de ce nouvel album. Mais les moyens évoluent, et Division se pare de sonorités nouvelles, pas choquantes mais jamais vraiment entendues non plus sur les disques précédents. Wright s’essaie ici à des arrangements plus chiadés, et notamment à des nappes synthétiques ou quelques boucles électroniques, le tout accompagnant un piano omniprésent et remplaçant la guitare épaisse des albums les plus tempétueux. Mais que ceux qui (comme votre serviteur) pourraient trembler à l’idée de l’univers no bullshit de Wright infesté de synthés dégueulasses ou de drops façon Skrillex se rassurent, rien sur Division ne vient troubler la beauté insensée de sa musique. Au contraire, ces évolutions s’avèrent extrêmement réussies et appuient superbement les différentes humeurs, offrant même plus de contraste par exemple que sur Let In The Light – sublime album à dominante piano-voix-basse sorti en 2007 – ou sur les disques purement ‘guitares’.
Parfois ces infiltrations nouvelles structurent les compos (Iodine, ou la bien-nommée Accidental), mais, le plus souvent, se concentrent sur de l’habillage, et de bon goût avec ça. Le meilleur exemple est sûrement le mariage du piano et des saturations synthétiques de Soft Noise et The Thirst, qui parviennent à retrouver l’intensité des titres noise-rock les plus tumultueux de sa discographie, le tout sans l’aide d’une seule guitare ; c’est d’ailleurs le cas de tout l’album, on n’y trouve pas une seule foutue guitare. Étonnant après un disque aussi marqué par cet instrument que In Film Sound, et vaguement regrettable pour le fan absolu du grain de guitare ‘Albini ma tuer’ et du jeu de Shannon, mais c’est ce qui fait tout le sel de Division. Et puis, on les retrouvera bien un jour, les guitares. Pour le reste, Shannon Wright n’a toujours besoin d’aucun artifice pour nous filer le frisson, et un simple piano fait encore parfaitement l’affaire (Lighthouse (Drag Us In), paie ton intensité dramatique) ; voilà bien une chose qui ne changera jamais, avec elle.

Artiste : Shannon Wright
Album : Division
Date de Sortie : 03/02/2017
Label : Vicious Circle
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