Il me prend l’envie, ces derniers temps, de parler d’un peu plus que “juste” d’albums de musique dans ces pages. Déjà parce que l’exercice, sans tourner en rond, devient plus simple, plus rassurant, et il n’y a rien de pire qu’une chronique que je n’ai pas rédigé dans la fièvre, l’inquiétude, me demandant si ce que j’écrivais en valait la peine. En somme je souhaite, en attendant de me plonger un jour, je l’espère, dans des articles plus ouverts et traitant de sujets particuliers toujours liés de près ou de loin à la musique (peut-être sur un autre blog, je ne sais pas encore), j’aimerais partir dans une autre direction et profiter des sorties d’albums pour parler d’autres choses.

 

 

Donc. Drôle d’idée que la volonté de parler du dernier album de Sharon Van Etten sur un blog qui s’appelle “Give Violence A Chance”. Déjà, la folk électrique de la new-yorkaise pouvait apparaître comme tout juste à propos pour parler de musiques à guitares. Et aujourd’hui, exit, les guitares : ce Remind Me Tomorrow, si il est encore un album de rock, est un disque électronique, pop, synthétique. Un album à l’image de sa pochette, patchwork étrange, fascinant et gênant, avec de drôles d’idées, un album bordélique. Mais même si il s’agit ici de parler d’un album qui, certes, ne m’a pas forcément complétement enchanté, je tiens quand même à en défendre quelques petits bouts et à en toucher deux mots. Cet album, j’aimerais le replacer dans un mouvement plus global, et le comparer, plus particulièrement, avec le travail d’un gars que pour le coup, j’aime à la folie : le travail du Mark Lanegan, le Lanegan de 2012, qui revenait avec l’album très électronique Blues Funeral.

 

 

Car si passé le mot “électronique” la comparaison n’a pas l’air de faire sens (un vieux patron issu du rock le plus sec, une folk singer relativement jeune…), leur approche de la musique synthétique et leur mues en artistes épris de sons nouveaux et rétros à la fois sont pour moi comparables. Sortis après des années de changements, de remises en question et de collaborations, les deux albums sont l’occasion de renouveler leur approche du songwriting , leurs choix de production, et leur personnel de studio (le vieux copain Alain Johannes pour Lanegan, le touche-à-tout John Congleton pour Van Etten, qui a officié chez des formations aussi variées que St. Vincent ou… Swans).

Retour en 2012, donc : pour une raison que j’ignore, j’ai l’impression que la fin des années 2000 et le début des années 2010 ont été l’occasion, pour beaucoup d’artistes, d’un retour vers les claviers, vers les sons synthétiques des années 80/90, vers une musique électronique pas forcément consensuelle mais du moins écrite et composée avec moins d’aspérités. Et si on retrouve ce retour vers le passé chez des formations ultra maintream comme Arcade Fire ou même chez deux robots casqués, je pense qu’ils ne faisaient que suivre une mouvance plus globale, peut-être liées aux raisons, également indéchiffrables, pour lesquelles le vinyle revenait en force.

Passées ces suppositions qui ne reposent sur pas grand chose d’autre que sur mon ressenti, disons-le, le Blues Funeral de Mark Lanegan était un disque prodigieux, à la fois résolument old school avec ses synthés marqués et ancrés dans son époque avec une production précise et des chansons écrites à la fois au premier et au second degré, comme s’acceptant finalement pour ce qu’elles étaient, des pistes d’un album de musique. Je vois finalement dans Blues Funeral l’album le plus apaisé de Mark Lanegan, celui où il se pose, se rassure, regarde vers le passé avec malice et sagesse sans oublier d’offrir de nouvelles choses là, maintenant. Il ne touchera d’ailleurs presque plus jamais une guitare, après ce disque possédé, magnifique du début à la fin, l’album de la grâce. Un album dont il ne s’est jamais remis, les albums suivants étant, à quelques chansons près, des disques sans trop de prises de risques.

 

 

Et je retrouve quelque part exactement la même chose sur ce Remind Me Tomorrow. Mais en infiniment moins ambitieux, et surtout en carrément moins bien. Ce qui ne veut pas dire qu’il est vraiment mauvais. En fait, le problème de cet album, c’est qu’il est tout simplement trop confus, trop brouillon, les chansons sont belles mais manquent de cohérence et surtout sont enveloppées dans une gaine synthpop souvent épuisante. Et malgré le talent de songwriter de l’américaine, cette production électronique, synthétique, semble beaucoup trop artificielle et est parfois un véritable poison, transformant des ballades douces et poignantes en horreurs hésitant entre tire-larmes et résolution, comme du mauvais Moby. Il y a même un insupportable morceau dance, “Comeback Kid”, à la mélodie soignée mais au son douteux, où la très jolie voix de Sharon Van Etten en fait trop.

Mais si la comparaison avec Blues Funeral est là, c’est aussi parce que quand l’album touche, il marche presque autant que l’album sus-cité. Même retour au synthé, même ton doucement mélancolique et pourtant apaisé. Certaines chansons semblent même se répondre : Sur “Jupiter 4” (morceau qui me barbe pourtant pas mal) comme sur “Ode To Sad Disco”, la référence au passé est assumée, brandie, citant chez Van Etten un synthétiseur, chez Lanegan un morceau auquel il emprunte des paroles et qui l’a inspiré, “Sad Disco” de Keli Hlodversson. Et de la même façon que Mark Lanegan évoquait son passé dans le Seattle des marginaux avec une délicieuse sagesse sur “Harborview Hospital”, Sharon Van Etten frappe avec une force titanesque dans la très new-yorkaise “Seventeen”, morceau absolument hallucinant, sans doute la plus belle chanson que j’ai écouté pour l’instant en 2019, un moment de bravoure Springsteen-ien qui rend hommage à ces années d’innocence, de tristesse, qu’on regarde avec bienveillance, avec en prime un discours touchant à son soi du passé, qu’on observe en sachant pertinemment ce à quoi il est destiné :

“I see you so uncomfortably alone,

I wish I could show you how much you’ve grown…

Downtown hotspot,

Used to be on this street,

I used to be seventeen,

I used to be seventeen…

[…]

I used to feel free,

Or was it just a dream?”

 

 

Quelle conclusion donner ? Que près de 5 ans après Are We There, album qui laissait présager un potentiel incroyable, Sharon Van Etten se plante. De peu. Il y a ici des textes incroyables, de l’amour fou de “Malibu” à la puissance évocatrice de “I Told You Everything”, mais autour de ça on retrouve quand même un album informe, personnel et intime mais trop chaotique pour qu’on s’y retrouve vraiment. Et pourtant, il y a “Seventeen”. Une vraie perle. Un vrai grand morceau de rock contemporain. Peut-être que ça en valait la peine.

 

Remind Me Tomorrow est disponible sur Jagjaguwar / Secretly Canadian.