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Il y a trois ans, Teho Teardo (génial créateur de Meathead et Matera, compositeur de B.O) et Blixa Bargeld (fameux fondateur de Einstürzende Neubauten, collaborateur de Nick Cave ou encore Alva Noto) révélaient Still Smiling, un disque chaleureux, plein d’humour, oscillant entre singeries éléctroniques et purs instants de grâce art rock. Illuminé par des cordes stupéfiantes de clarté et de beauté, notamment celles de la violoncelliste Martina Bertoni, le disque se décomposait en 12 chansons superbes, pleines d’humour et de malice, mais se permettant parfois une pure mélancolie, le berlinois s’autorisant beaucoup d’emphase dans son phrasé impeccable.

Fort bien chroniqué par notre père Lexo7 (ici), le disque est devenu d’autant plus précieux qu’il est devenu le seul projet cohérent de Blixa Bargeld depuis bien des années : là ou Teho Teardo est resté relativement peu actif, s’autorisant tout juste une bande originale pour Le Retour à la raison, les Neubauten se sont embourbés dans le très boiteux Lament, oeuvre de commande ayant pour thème la première guerre mondiale, un projet certes très alléchant en live, mais tout à fait indigent gravé sur disque. Aussi l’annonce d’un nouveau disque (et d’une nouvelle tournée, cela va sans dire) avec Teho Teardo a-t-elle été vue par votre serviteur comme l’une des nouvelles les plus alléchantes de 2016. Et effectivement, ce Nerissimo est superbe.

Un avertissement, tout de même : je ne pense pas que Nerissimo atteigne les cimes ou Still Smiling culminait. Je pense même que ce nouveau disque est très légèrement inférieur à son prédécesseur, la faute à une légère impression de paresse : les titres « The Empty Boat » et « Nirgendheim » sont connus depuis l’EP Spring, et les deux versions de la chanson-titre, interprétées dans la langue de Dante ou de Shakespeare, sont rigoureusement identiques (j’ai ici une légère préférence pour l’italien, je l’admet). Et pourtant, il faut bien le dire : les titres qui composent Nerissimosont époustouflants de maîtrise, d’audace, ils sont tout aussi fiévreux et empreints de folie que ceux de Still Smiling.

Nerissimo est finalement si proche de son prédécesseur que j’ai presque envie de cesser d’écrire ma chronique dès maintenant, vous envoyant tout simplement vers la chronique de Still Smiling. Mon taff de chroniqueur consciencieux m’invite cependant à chercher ce qui fait de cette nouvelle collaboration un disque singulier. Cette singularité est discrète, mais réelle : du point de vue de la composition, on retrouve toujours ce goût pour les envolées subites de cordes et de nappes électroniques, ce goût pour la finesse des arrangements. A titre d’exemple, « Ich Bin Dabei », superbe titre mutant et rythmé, rappelle fortement le « What If… » de Still Smiling, en un peu plus déglingué sans doute. Quelques nouveautés subsistent : on notera simplement ici l’usage ponctuel – et ma foi fort bien amené – de bois, et des expérimentations plus poussées de Blixa sur sa voix.

Surtout, j’éviterais de développer ma description du disque, pour éviter de vous gâcher la surprise. Car Nerissimo s’écoute, au moins les quatre ou cinq premières fois, avec beaucoup d’attention, chaque chanson révélant ses propres petites folies, ses personnages, ses étrangetés. On pensera au contemplatif et romantique « Give Me », au très beau (quoique un peu longuet) « Animelle », mais surtout à l’immense, incroyable, « Ulgae », étrange et inattendu conte musical dont la découverte initiale est absolument bouleversante.

Au terme des 48 minutes du disque, la frustration se fait sentir : avons-nous attendu tant de temps pour si peu de nouveaux morceaux? Il faudra s’en contenter. D’autant plus que Nerissimo est la concrétisation de la théâtralité évoquée par Lexo7 il y a quelques années. On la retrouve certes dans « Ulgae », mais dans l’ensemble du disque, le maniérisme, le phrasé, le parler de Blixa fait des merveilles. Oscillant comme d’habitude entre allemand, italien et anglais comme un caméléon change de couleur, il illumine la production XXL de Teardo.

Nerissimo est le superlatif italien pour parler du sombre, du noir. Comme l’expliquent les compères, Nerissimo n’est pourtant pas un album sombre : c’est un disque plein de relief, un disque profond, dont il faudra encore bien des écoutes pour en réaliser toute la splendeur. Plus qu’un disque noir, c’est un disque d’outrenoir, ou les reflets de la noirceur servent de guide.

PS : Je ne peux véritablement conclure ma chronique de cet album sans évoquer sa pochette. Tout simplement parce que cette réinterprétation des Ambassadeurs de Hans Holbein le Jeune est la plus géniale, la plus belle, la plus drôle, et la plus couillue des pochettes de disque que j’ai vu cette année, sans compter le fait qu’elle ouvre tout un éventail d’interprétations, et je me garderais bien d’en proposer une définitive.