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Pendant quelques années, The Coral a enchainé les albums merveilleux à un rythme soutenu. Nos 6 puis 5 de Liverpool se contentaient alors d’être le meilleur groupe anglais en activité, en toute discrétion. Et pour cause, dans le même temps, des clowns tels que les Kaiser Chiefs, Kasabian, Razorlight ou même The Darkness occupaient l’espace, triomphant aux Brit Awards et sur les grandes scènes des Reading, Glastonbury et autres cirques pour britanniques ivres, torse-nu et cramoisis. Eh ouais, cruelle sera l’Histoire avec le rock anglais de ces 15 dernières années.

Pour The Coral, cet humble succès d’estime aurait pu durer éternellement et pourtant, à un moment, tout le monde eut envie d’aller voir ailleurs – du côté de l’introspection, pour sortir les inévitables disques solos. Même le soutien indéfectible de Noel Gallagher – admirateur depuis toujours et aujourd’hui bien meilleur manager et comique que songwriter, il les remit en selle au moment où Bill Ryder-Jones commençait à péter les plombs en les invitant chez lui pour enregistrer le magnifique Roots & Echoes (2007) – n’a pas pu éviter au groupe la longue pause dont il devait vraiment avoir besoin.

Après avoir abandonné un album en chantier en 2012, avoir soufflé, douté, puis enregistré les susmentionnés albums solos, les membres de The Coral ont enfin senti une demande. Leurs fans ne sont peut-être pas des millions, mais ils sont passionnément attachés à The Coral et leur affection a su parvenir jusqu’au groupe. Qui a déjà publié il y a deux ans son très bel album « oublié », The Curse of Love (historiquement son premier album sans Ryder-Jones, enregistré en 2006), et enfin, a senti que c’était le bon moment pour relancer la machine.

Annoncé presque par suprise il y a quelques mois, ce Distance Inbetween arrive finalement assez vite, au moment où l’on craignait même la fin du groupe. Le gâchis aurait été monumental : les The Coral ont prouvé avec le splendide Butterfly House qu’ils pouvaient tout à fait survivre au départ du guitariste Bill Ryder-Jones (dont les disques restent d’ailleurs pour l’instant assez décevants), et que le robinet à chansons magiques n’était pas prêt de se couper. On célèbre donc ce nouveau venu avec d’autant plus d’enthousiasme qu’aucun des disques émanant de la nébuleuse The Coral (side-projects, tentatives solos) n’a jusqu’à maintenant réussi à ne serait-ce qu’égaler la magie de n’importe quelle sortie du vaisseau amiral.

Car un disque de The Coral, c’est le résultat d’une fine alchimie et ça s’apprécie toujours en deux temps : celui de la découverte, où l’on jauge au ressenti les généralement discrètes évolutions dans le son, puis celui de la longueur en bouche, quand ses chansons révèlent petit à petit toutes leurs qualités sous leur écrin de classicisme. Distance Inbetween surprend pourtant immédiatement, en cela qu’il est clairement le disque le plus produit du groupe. Le son se fait anormalement épais, les guitares sont plus grasses et le rendu final sonne assez compressé par rapport à la spontanéité 60’s qui les caractérise habituellement. On entend même des synthés un peu bécasses (Miss Fortune, Million Eyes) et des choinchoins de l’espace ! The times? They are a-changin’, love. The Coral y perd de son charme désuet ce qu’il gagne en surprise et en potentiel de séduction, à une époque où les festivals, labels et communautés autour du « rock psyché » calibré poussent comme des champignons ; tant mieux si cela peut permettre au groupe de prendre quelques parts de marché aux Temples, Tame Impala, Black Angels & co.

Mais les chansons, dans tout ça? Ben comme d’habitude, de ce côté-là c’est le panard. Le grand luxe, le confort moderne, le t’as voulu voir Venise et on a vu Venise. L’accent est comme jamais mis sur les riffs et les rythmiques, et peu nombreux sont les titres qu’on imagine repris en guitare-voix par James Skelly, au coin du feu et/ou chez Zane Lowe. Ces chansons sont clairement écrites par et pour un groupe, et leur destin est de s’épanouir sur scène. A une ou deux exceptions peut-être, il ne s’agit pas de folk songs écrites en guitare-voix (pense Jacqueline, Liezah …), mais d’efforts collectifs qu’on imagine venir directement de la salle de répèt’. Les développements instrumentaux tendus voire bruyants, qui restaient d’habitude cantonnés aux titres à rallonge placés en bout de LP, se croisent régulièrement sur Distance Inbetween.

On réalise néanmoins l’importance des sonorités 60’s dans le charme imparable des disques précédents de The Coral, en constatant que le traitement relativement saturé de certains titres (les pourtant sympathiques Holy Revelation et Fear Machine) tend à standardiser la musique du groupe. De bonnes chansons, mais qui sonnent assez génériques dans la matrice de groupes de rock psyché dans laquelle le consommateur de rock est plongé ces dernières années.

Je pinaille ? Bien sûr. L’important, c’est que presque toutes ces chansons sont aussi charmantes que les dizaines d’autres qui les ont précédées dans la manche des mecs de The Coral. L’aventure continue donc de plus belle et, c’est pas si courant, ils viendront bientôt se faire applaudir au pays de Louise Attaque et des Insus : ce sera le 6 avril, au Trianon.