Tu es sûrement déjà au courant : à l’issue de la tournée honorant ce nouvel album, The Dillinger Escape Plan se « dissociera ».

C’est très dommage, surtout si l’on considère One Of Us Is The Killer (2013) comme le chef d’oeuvre qu’il est. Les groupes qui demeurent à un niveau plus ou moins constant d’excellence sur 15 ou 20 ans sont précieux, et avec cet avant-dernier album que je ne suis pas loin de considérer comme leur meilleur, Dillinger avait démontré que le mélange d’ultra-violence et de catchiness qu’il cherchait à perfectionner depuis Miss Machine (2004) avait atteint son point de raffinement ultime. Plus de titres purement émo embarrassants (Unretrofied reste un vrai problème), plus de baisses de régime au niveau de l’écriture (l’album Option Paralysis (2010), qui portait bien son nom) ni de refrains mélodiques parachutés maladroitement au milieu du chaos, la mélodie se trouvait parfaitement intégrée à l’incroyable maelstrom du groupe (écoute voir ça ou ça pour t’en convaincre). Au lieu de faire un titre mélodique pour deux titres sauvages, Dillinger réussissait à faire naturellement coexister les deux approches au sein même de quasiment chaque compo, tout en conservant la spontanéité indispensable à la crédibilité d’une telle sauvagerie. Bref : la panacée.

Heureuse nouvelle : Dissociation, qui nous occupe aujourd’hui, est à la hauteur de son impressionnant prédécesseur. Le résultat est plus foutraque et recentré sur l’agression dans un chantier en bordel permanent, mais toujours aussi réussi et génialement euphorisant. Tous les titres sont d’une richesse effarante, comme d’habitude c’est un poil fatigant aux premières écoutes et puis, tout ce bordel devient rapidement obsédant. Pas besoin de rentrer dans le détail du piste par piste : à l’exception peut-être du final langoureux un peu lourdingue, absolument tout défonce sur ce dernier disque.

Beaucoup se sont frottés au math-core frénétique au début des années 2000 (Knut, Psyopus, Norma Jean, Coalesce, Botch, The Locust, SikTh, …), mais peu sont encore là pour défendre la cause et surtout, aucun groupe (à ma connaissance) n’est parvenu à infiltrer cette matière instable d’inclinaisons aussi diverses et risquées (jazz moderne, breakcore, émo-soul voire funk blanc), le tout dans une enveloppe sonore aussi produite – quand Pusciato minaude sur une nappe de violons (Nothing To Forget), on n’est définitivement plus sur la même planète qu’un Botch. En 20 ans de carrière (découpés en 10 ans d’évolution/défrichage à la hache, et 10 ans de perfectionnement de la formule bicéphale incarnée vocalement par Greg ‘Vin Diesel’ Pusciato), Dillinger est parvenu à demeurer simultanément imprévisible, accessible et hyper-technique. Le tour de force est franchement impressionnant, et si la volonté de partir au sommet du game est bien compréhensible et parfaitement réussie, on va quand même se sentir un peu seuls dans les années à venir.

Le groupe n’a miraculeusement pas connu de retournement critique, mais on sentait l’intérêt autour des albums du groupe lentement se désagréger. Gâtés-pourris, nous n’étions plus capables d’apprécier ce bonheur simple que constitue le fait d’être un fan de musique contemporain de Dillinger Escape Plan. Dans ce contexte, la décision du groupe est à la hauteur de tout ce qu’ils ont fait (hautement respectable), et Dissociation est un impressionnant pied de nez à la faiblesse de ceux qui font l’album de trop. Classe jusqu’au bout.

Maintenant, c’est quoi la suite ? Comme le dit Pusciato sur Manufacturing Discontent : « directions are unknown ». Aucuns projets immédiats pour nos 5 larrons, mais si tu veux mon avis, étant donné la piètre qualité des récents side-projects de ces messieurs (Killer Be Killed et The Black Queen pour Pusciato, et Giraffe Tongue Orchestra pour Weinman), le futur proche sent un peu l’eau de boudin et la trainerie en survet’ dans l’appartement, et le moyen terme la reformation régénératrice.
Jusqu’à preuve du contraire, il semble que ces gus-là tiennent quelque chose d’incroyable quand ils bossent ensemble, quelque chose de bien supérieur à la somme de leur talent individuel. Et, un peu comme Mastodon ou Isis (et tant d’autres), quand ils s’émancipent de leur cocon artistique, ça ne donne pas grand chose d’intéressant, voire, pire, des résultats très génériques alors que c’est justement leur personnalité remarquable qui les a fait sortir du lot. Enfin, tu verras bien, et en attendant commence par ne pas les louper sur leur dernière tournée, qui passe par la France à la fin de l’hiver, et passera probablement encore dans quelques festivals plus ou moins recommandables à l’été.