Étrange destin que celui des Mekons. Nés en 1976 dans l’entourage de Gang Of Four, le groupe ne s’est jamais à proprement parler séparé malgré de longues périodes d’inactivité. Et si le groupe est il me semble un peu plus connu outre-manche et outre-atlantique (où vit l’un des piliers du groupe, Jon Langford), la formation est toujours restée à la marge, n’atteignant pas le statut culte de Wire ou The Damned. Une question de hasard et d’attitude (le groupe est l’un des plus ouvertement politisés de la première vague punk anglaise, tout en se voulant un tout petit peu plus intello), mais aussi, finalement, de musique : car passé le début des années 80, les Mekons embrasseront sans aucune honte la country de Hank Williams, et leurs chansons les plus ardues s’approcheront d’une americana rythmée et sombre ou d’un post-punk inquiétant.

Plus de 40 ans plus tard, pourtant, les voilà encore. 8 ans après leur dernier véritable album studio, ils reprennent du service pour un album plus ou moins concept, axé sur la vie contemporaine dans le désert américain – voir dans le désert tout court, et un album qui a quand même un peu des allures d’adieu (croisons les doigts pour que ce ne soit pas le cas). En somme, malgré cette approche et un enregistrement dans les profondeurs de la Californie à Joshua Tree, on reconnait ici les obsessions des Mekons. Leur chef d’oeuvre Fear & Whiskey explorait en effet déjà la vie rurale américaine à travers un prisme post-apocalyptique.

Et c’est peut-être là ce qu’on appréciera le plus dans cet album : c’est du Mekons pur et dur, que le temps n’auras pas altéré. On retrouve l’euphorie country punk avec ses références guerrières (“Lawrence Of California”) ou littéraires (“Harar 1883”, qui raconte les aventures de Arthur Rimbaud en Éthiopie), l’ambiance glaçante ou inquiétante (« In The Desert »), les ballades désespérées qui content la mort des petites gens (“How Many Stars”, perle du disque). On retrouve les compositions simples, les riffs ultra-efficaces, la puissance mélodique de ce mélange si génial de post-punk de la fin des années 70 et de la country contemplative des derniers Johnny Cash ou de Neil Young.

Il y a, donc, l’impression de retrouver de vieux amis, mais il y a aussi à boire et à manger pour le néophyte. Difficile de croire que les musiciens qu’on entend font de la musique depuis 4 décennies, qu’ils ont écrit des dizaines de chansons magnifiques : malgré leurs appels au passé et leurs thématiques déjà entendues, les chansons des Mekons brillent par leur beauté simple et leurs paroles qu’on a envie de gueuler, et on compte un sacré paquet de perles ici, de “Weimar Vending Machine” dont l’ambiance rappelle explicitement The Idiot de Iggy Pop au punk sombre de “Into The Sun / The Galaxy Explodes” en passant par l’absolument magnifique campire song “How Many Stars”.

J’avoue que leurs chansons depuis le début des années 2000 me charmaient un peu moins et je n’attendais pas grand chose de ce nouvel album. Et pourtant, quelle surprise de retrouver le groupe le plus américain du Royaume-Uni pour ce disque, à son plus bas niveau, jubilatoire, et à son meilleur, exceptionnel. Un nouvel album superbe pour une des formations les plus constantes de l’histoire du rock contemporain, ni plus ni moins.

Deserted est sorti début avril. Il est distribué par Glitterbeat en Europe.