Je me souviens parfaitement de la première fois que j’ai écouté The National. C’était en 2013, donc pour moi, plus ou moins une éternité. C’était dans la voiture de mon père, alors qu’il me ramenait à la maison et que j’étais encore peu sensible à l’indie-rock américain, j’entendait un bout de leur album Trouble Will Find Me. Et cela aura sans doute l’air bizarre pour celles et ceuxqui connaissent The National depuis bien des années (pensée au camarade Somath, qui les a découvert avec Alligator), mais cette écoute m’a juste tétanisé. J’étais stupéfait par la beauté des compositions, entre les guitares délicates des frères Dessner et la batterie nerveuse de Bryan Devendorf, par la voix monocorde de Matt Berninger, par cette pochette absolument magnifique. En quelques morceaux, le groupe américain était devenu un de mes groupes préférés, il incarnait énormément de choses que j’adorais dans la musique, dans un parcours qui, pour peu qu’on accroche à leur musique, était un pur sans-fautes.

J’étais donc devenu fan, en à peu près un an, de The National, écoutant tous leurs albums et en faisant successivement de chacun d’eux mon disque préféré du groupe, à chaque fois pour des raisons différentes. Entre 2013 et aujourd’hui, période ou j’ai quand même bien changé, passant d’un quasi-gamin à un jeune homme ayant déjà fait un bout de chemin, The National restait là, et je les écoutais encore, quasiment avec la même passion qu’aux premiers jours, et qu’importe si leur précédent album, Sleep Well Beast, était un peu en dessous de ce qu’ils faisaient d’habitude, cela restait un album superbe, le premier qu’ils sortaient depuis que je les avais découverts. Et je les considère encore aujourd’hui comme, de loin, un des meilleurs groupes d’indie-rock américain des années 2000, un groupe dont la musique n’a pas vieilli d’un poil et qui, petit à petit, avait atteint un immense succès critique et commercial.

Reste alors une question : comment le groupe que j’ai tant aimé et dont j’ai supporté la morgue déprimée, les morceaux sans retenue, les fautes de gout et l’auto-caricature parfois, peut, aujourd’hui, sortir un album aussi ennuyeux que ce I Am Easy To Find? Pour être honnête, je le sentais venir dès le premier single publié, « You Had Your Soul With You », que j’avais trouvé juste affreux. Chanté en duo avec une chanteuse au timbre unique, Gail Ann Dorsey (ancienne camarade de David Bowie), le morceau était tout simplement incompréhensible : production vulgaire et synthétique, duo fort peu à propos, paroles déconnectées de la poésie urbaine qu’on avait l’habitude d’entendre chez eux… Sauf que finalement, ce sentiment d’un groupe qui se plante, je le ressens dans une bonne partie de l’album.

Il y a pourtant de très beaux moments. Je pense notamment à « Quiet Light », seul morceau que Matt Berninger interprète seul, à « Oblivions », de loin le plus beau morceau de l’album, à « Rylan », chanson amère dans les cartons depuis l’époque de High Violet. Sauf que c’est bien tout ce qu’il y a à vraiment sauver dans ce chaos. I Am Easy To Find, c’est un album qui déborde, qui va dans des dizaines de directions à la fois sans jamais concrétiser quoi que se soit. C’est, pour parler de façon sans doute un peu abstraite, le principal défaut de l’album : c’est un disque de trop, qui, au contraire de ses prédécesseurs, ne semble rien dire, un album finalement étrangement creux, en témoigne le fait que certains morceaux de l’album ne semblent prendre sens qu’après avoir regardé le court-métrage homonyme (ou plutôt éponyme) réalisé par Mike Mills, qui accompagne l’album (ce qui ne rend pas ces morceaux plus sympathiques pour autant).

Je ne dirais pas que I Am Easy To Find est vraiment un mauvais album, mais que c’est un échec. Car c’est surprenant pour un groupe qu’on trouve aussi ancré dans ses habitudes que The National, mais I Am Easy To Find est un album ambitieux : il n’y a jamais eu aussi peu de temps entre Sleep Well Beast qu’avec ce nouvel album, et pourtant c’est leur album le plus long, le plus dense, le plus maximaliste. Et le groupe a sans doute les moyens de ses ambitions : la quasi-totalité des morceaux sont chantés avec des interprètes féminines, entre autres Lisa Hannigan et Sharon Van Etten. Et si parfois, c’est très joli, en particulier sur le pourtant assez ennuyeux « Hairpin Turns », ces apparitions sont omniprésentes et épuisantes, au point que Berninger s’efface parfois complètement, comme sur « So Far So Fast », morceau d’ailleurs interminable. Il y a aussi ces cordes, deux orchestres entiers, et la production, ultra-maximaliste, au point de parfois rendre l’ensemble bien bordélique, et surtout quasiment inaudible.

Une des premières choses que je me suis dit après avoir écouté cet album, c’est que, tout simplement, il ne ressemble pas à un album de The National. Et peut-être que The National ne sait pas faire autre chose que du The National. En témoigne le fait que lorsque le groupe sort le plus de son registre, c’est là qu’il se plante le plus, surtout avec le spoken word ridicule de « The Pull Of You » et l’incompréhensible (et très laid) « Where Is Her Head », mélange difforme du pire de CHVRCHES et du Arcade Fire des années 2010. Et finalement, peut-être que The National voulait se transformer et de devenir ce qu’ils sont aujourd’hui. Peut-être que leur ambition était de devenir le nouveau R.E.M, peut-être que The National veut éviter de devenir une caricature, et que le titre de l’album, qui évoque Trouble Will Find Me et surtout son dernier morceau « Hard To Find » est un pied-de-nez aux gens qui les écoutent : en nommant leur album de cette façon, ils ne peuvent pas ignorer cette référence. Et peut-être que cet album informe, ennuyeux et incompréhensible, est le prix à payer pour devenir autre chose que le groupe de rock « au second degré » qu’on avait tant aimé. Mais est-ce que ça en valait la peine?

I Am Easy To Find est disponible depuis le 17 mai 2019 sur 4AD.