« A l’instar d’une bonne série où les premières saisons te tiennent hors d’haleine et les dernières se reposent sur notre affection pour les personnages en ne faisant plus autant avancer l’histoire mais en nous procurant un bonheur toujours particulier, cet album est loin d’entrer dans mon panthéon personnel du groupe mais restera un compagnon occasionnel de longue date, ce qui est déjà beaucoup, et rare. » – Somath, à propos de Trouble Will Find Me

Il m’apparaît difficile de chroniquer un groupe comme The National. En effet, rares sont les groupes qui jouent autant, et de manière souvent revendiquée, avec l’affect de l’auditeur. C’était encore plus voyant avec Trouble Will Find Me, sorti en 2013, ou le groupe assumait enfin pleinement son statut de groupe blasé et doucement déprimé, au prix d’un album certes monochrome, mais que j’ai, lentement mais surement, appris à aimer. Chargée, ultra-référencée, la musique de The National est une musique qu’on se met presque à aimer par habitude, comme un ami auquel on pardonne même les plus grosses bêtises. Alors, avec Sleep Well Beast, plus de quatre ans après Trouble Will Find Me, The National ne change pas. Dès les premiers mots, presque murmurés, de l’album, on le sent, dans les thèmes, le ton, on est en terrain connu, et c’est une très bonne chose. Comme se réveiller aux côtés de quelqu’un, et reprendre directement la conversation de la veille. You said we’re not so tied together; what did you mean?

Alors les chansons se succèdent, se ressemblent sans doute un peu trop. Et encore, on retrouve ici d’authentiques chansons de rock fiévreuses, certes imparfaites, mais devenues rares dans la discographie de The National (avec au sommet « Turtleneck », la chanson la plus proprement rock du répertoire récent du groupe, entre soli de guitares et refrain possédé). Pour le reste, Sleep Well Beast est un album à la coloration beaucoup plus électronique que par le passé, avec une production ultra-précise, des synthés qui bavent parfois un peu trop, et des boites à rythmes, partout, tout le temps. Parfois, c’est un peu irritant (« Walk It Back », un peu trop synthétique), mais parfois, c’est tout à fait à propos, comme dans « Empire Line » et surtout « Guilty Party », sommet de dépression National-ienne : I say your name / I say I’m sorry / I’m the one doing this / There’s no other way / It’s nobody’s fault / No guilty party. Pour autant, pour ce qui est du mood général, les choses restent les mêmes.

Comme d’habitude, ce n’est pas uniquement que sur les compositions qu’on retiendra cet album de The National. Bien sûr, tout cela est d’une classe absolue et il n’y a pas de morceau vraiment raté sur l’album (à part, peut-être, « Dark Side Of The Gym », titre sans aucun interêt), et la batterie de Bryan Devendorf est toujours aussi métronomique. Mais ce qui nous fait tous aimer The National, c’est bien le baryton épuisé de Matt Berninger, débitant des paroles teintées d’auto-dérision et de misérabilisme. Le bougre est ici au sommet de son art, des murmures de la superbe « Nobody Else Will Be There » à la folie de « Turtleneck » en passant par « Day I Die », un des authentiques joyaux de ce nouvel album. The Day I Die, the Day I Die / Where will we be?

En général, on reprochera sans doute à ce nouvel album exactement la même chose qu’au précédent des natifs de Cincinnati : monochrome, terne, trop chargé sans doute. Mais, j’en suis persuadé, on en viendra à l’aimer pour les mêmes raisons, celles qui nous font revenir à ce groupe, années après années; les chansons de The National ont en effet cette capacité, avec le temps, de s’accrocher à nos vies. J’ai lu, un jour, sur le net, quelqu’un décrire leurs chansons comme « ressemblant à des souvenirs ». Il n’y a probablement rien de plus à dire. I’ll still destroy you someday, sleep well, beast. You as well, beast.