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Into that darkness peering, long I stood there, wondering, fearing, doubting, dreaming dreams no mortal ever dared to dream before.Edgar Allan Poe

 

Autant être honnête : je ne suis pas fan des premiers albums de The Soft Moon. Certes, le premier jet krautrock de 2010 (The Soft Moon) puis le virage néo post-punk de 2012 (Zeros) possédaient un indéniable cachet sonore et étaient de petits miracles de cohérence. Pour autant, il n’y avait finalement pas grand chose à retirer de ces deux premiers essais, torturés et alambiqués au possible. Et pourtant, avec ce troisième album (toujours chez Captured Tracks), le one-man band composé en tout et pour tout de Luis Vasquez offre enfin sa grande œuvre, aussi torturée que sincère. Et un vrai tournant dans la vie du bonhomme.

Car ce qui ressort de Deeper, c’est bien une longue et complexe introspection, une remise en question musicale et personnelle. Il est sans doute plus accessible que ses prédécesseurs : moins chaotique, plus mélodique, sans doute plus travaillé. Et pourtant, Deeper est un disque des plus exigeants : les deux premiers extraits dévoilés, Feel et Black, avaient beau mettre l’eau à la bouche, jamais ils n’auraient laissé deviner la puissance de cette nouvelle galette, assez difficile à percer, mais plus gratifiante que jamais. Deeper s’apprécie pleinement quand on en comprend son but avoué, que Vasquez se plait à répéter : The Soft Moon a toujours été une thérapie personnelle, un outil créé pour vaincre la peur et la tristesse de Vasquez, mais qui a finalement eu l’effet inverse. Le pauvre hispanique a longtemps reçu, et reçoit encore, des lettres de suicidaires, était victime de cauchemars récurrents de fin du monde, et avait plus ou moins coupé les ponts avec sa pauvre maman. Avec Deeper, il est allé plus loin que jamais, fouillant méthodiquement chaque recoin de lui-même, creusant plus loin dans son être le plus intime, et ce pour, enfin, chasser ses démons, et mettre fin à ses névroses.

Prétentieux et ridicule, Vasquez? Que nenni, cher lecteur contestataire. Au contraire, le projet est plus que jamais rempli d’humilité, grâce, semble-t-il, à un chant enfin mis en avant, là où il était jadis élégamment caché dans de profondes nappes sonores. Si elle est toujours vaporeuse et distante, la voix est en effet au centre de la totalité des morceaux de Deeper. Le plus souvent, quand un projet qui a débuté instrumental voit s’installer des voix, ça tourne à la chaude-pisse, et c’est bien le cas sur Feel, ou ça chante comme un Robert Smith sous codéine. Mais ici, pas de fausses performances, pas de ridicule, juste une voix sans voix, certes sans âme, mais qui colle parfaitement à la pâte musicale de la bête. Il en sera de même pour le texte, qui aurait pu sonner comme de la merde, mais qui s’intégrera parfaitement à l’ensemble : « I don’t care what You say, You say », « Why are we alive », « You’re wroooooong, you’re riiiiiiiiight, i’ve lost control of my existence ».

Concrètement, ce chant, ainsi que l’ambiance anxiogène qui se dégage, ont fait que Deeper a déjà été présenté comme le Violator ou le Downward Spiral de The Soft Moon. Bon, l’évocation du premier sera vue comme une insulte par certains (que j’emmerde et que j’incite à se plonger dans le chef d’œuvre de Depeche Mode), mais la comparaison avec le second à de quoi intérésser. Elle est amplement méritée : ce nouveau Soft Moon partage certaines qualités de l’album sus-cité, comme sa production irréprochable, mais c’est surtout dans son message et sa construction que Deeper sonne comme le produit d’un Trent Reznor de la grande époque : ode à la tristesse plus qu’à la souffrance, l’album oscille entre l’explosion post-punk (Far, Black), le calme plat et mélancolique (Without, le The Warm Place de l’album), et enfin la bonne féssée indus, avec l’incroyable Being et la minute de noise qui l’accompagne. Esthétiquement remarquable, Being est la conclusion la plus parfaite qui soit, et on ne regrette finalement que la durée de l’album, certes plutot élevée pour les standards de l’américain, mais évidemment, on en veut plus.

On pourra reprocher au natif d’Oakland d’avoir abandonné son rock presque shoegaze au profit d’une musique autrement plus accessible et personnelle. Pourtant, Deeper est un album impeccable, car enfin, The Soft Moon s’invente un futur, et tant mieux s’il se trouve dans l’introspection, parce que les albums les plus sincères sont souvent les meilleurs.