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Même si je ne suis pas un grand fan de la bande de Stuart Staples, je dois avouer que la première trilogie du groupe britannique (« Tindersticks« , « Tindersticks« , et surtout le joyaux « Curtains« ) reste une de mes premières références musicales. Portés par le chant délicieusement maniéré de Staples et des compositions mélodramatiques d’une beauté assez incroyable, ces trois albums apparaissent, encore aujourd’hui, comme les fondations sur lesquelles naîtront The National, Timber Timbre… Mais passé ces trois disques brillants, je n’ai jamais vraiment accroché à Tindersticks. Ayant, je l’avoue, sauté de nombreuses étapes dans leur parcours discographique, je me souviens surtout d’un « The Something Rain » sympathique, et d’un « Across Six Leap Years » paresseux et vain.

« The Waiting Room » apparaît comme une bouffée d’air frais. Premier véritable album du groupe depuis « The Something Rain » en 2012, il est composé de 11 morceaux accompagnés chacun d’une vidéo, tantôt très jolie, tantôt anecdotique. Le projet ne surprend pas venant de Tindersticks, qui a toujours eu des liens très étroits avec le cinéma (rappelons leur histoire d’amour avec les films de Claire Denis). Pourtant, The Waiting Room n’est pas que la bande originale d’un énième projet artistique : c’est avant tout un album, certes varié, mais surtout cohérent et intelligent. Un disque avec un début et une fin, avec des instants de folie et quelques envolées un poil ennuyeuses. Bref, c’est un album de Tindersticks. Mieux : c’est un bon album de Tindersticks.

On l’a dit et on devrait le répéter : The Waiting Room est extrêmement varié, entre chamber pop très classe, afro-soul déconcertante, rock éthéré et ultra-mélodique, chansons plus ténébreuses, et des cuivres plus lounge que jamais. On y croise une pléthore d’instruments, qu’on s’amusera à retrouver dans toute cette richesse. C’est à la fois toute l’intelligence et tout le défaut de cet album : on se plaira à le fouiller, à en décortiquer chaque ligne de basse (pour le coup carrément bandantes), à en dévorer chaque cuivre, mais au-delà de ça, c’est finalement un disque assez classique, de ceux que sort un groupe qui sait ce qu’il fait. Aussi, le songwriting et le chant ne décollent que rarement, comme si Stuart Staples n’avait voulu faire un disque que pour le principe, parce que c’est bien, un disque.

Fort heureusement, le travail d’usine est ici diablement réussi, et si certains titres ennuient, la plupart des morceaux du disque sont d’une classe absolue. Seuls « How He Entered » et « Second Chance Man » semblent relever de l’anecdote. Pendant ce temps, l’ouverture « Follow Me » et ses riches arrangements de cordes nous caressent, la magnifique « Hey Lucinda » (chantée en duo avec feu Lhasa de Sela) arracherait des larmes au plus blasé des rockeux, et « We Are Dreamers! » est un pavé de sueur et de fièvre, soutenu par Jehnny Beth de Savages (dont, soi-dit en passant, on s’abstiendra de commenter le dernier album). Enfin, il faut bien commenter le morceau qui a le plus fait parler de l’album : « Where We Once Lovers? ». Terriblement poisseux, porté par une ligne de basse saillante et des claviers d’une classe absolue, le morceau est la sublimation des démons soul de Tindersticks, où la voix de Staples, plus que jamais au bord de la rupture, fait des merveilles.

Si cet étrange dérapage afro-soul est inattendu, il reste l’une des meilleures surprises d’un album pourtant peu avare en plaisirs simples : ceux de compositions d’une classe absolue, d’une production léchée et précise, d’un étalage de moyens se refusant de tomber dans le too much ou dans le catalogue. En somme, un disque rassurant, d’autant plus que le groupe s’embarque pour une poignée de concerts et passera évidemment dans la France qu’il chérie tant.