Tu veux une bio de Tortoise ? Va voir chez les spécialistes, on fera pas mieux. Et causons directement de ce The Catastrophist.

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Le disque trouve ses origines dans une commande de la ville de Chicago, qui demanda au groupe en 2010 la livraison d’une pièce de musique inspirée des ressources de la ville en matière de jazz et musique improvisée. Bonne idée, même si nos vieux hommes blancs ne sont pas forcément ceux qui groovent avec le plus de férocité in town. Tortoise a par la suite retravaillé cette base de manière à en faire une collection de titres suffisamment dense et aboutie pour pouvoir publier ça sous la forme d’un « vrai » album, tel que les crétins dans notre genre en consomment par dizaines chaque année pour avoir de quoi faire un classement en décembre.

A ce stade de la chronique, ton attente bien légitime est donc de savoir si le tout est réussi.

Eh bien tant donné la qualité générale de sa discographie, sa longévité (pour ne pas dire son grand âge) et, plus encore, l’excellence de ses prestations scéniques, on a envie d’être poli avec Tortoise. De faire les choses bien, comme eux. Car ces vieux garçons jouent une musique savante, une musique d’intérieur, quelque chose qu’on évitera comme il convient d’appeler du post-rock mais qui a bien à voir avec le jazz, l’électronica et encore d’autres repoussoirs à punks. Alors on n’a pas envie de les trasher comme de simples cachetonneurs, ni comme un vulgaire album d’Explosions In The Sky, tu comprends?

Tortoise quand même, merde, quoi.

Bon.

N’en reste pas moins que ce The Catastrophist est un peu chiant. Il est mi-chiant, pour être exact. Une moitié environ de ses titres sent le survêtement humide et le dessous de bras de quinquagénaire roux, tandis que l’autre n’est pas loin d’être excitante. The Catastrophist est globalement assez rock, comprendre qu’il est mû par une énergie qu’on ne retrouve pas sur toutes les sorties du groupe. Il veut même tellement l’être que le groupe le crie sur les toits sur l’osé mais assez dégueulasse Rock On, improbable reprise de David Essex et première des deux titres chantés que propose l’album . En dehors de ces deux excursions peu concluantes, pas d’évolution notable dans le son de ce 7ème disque par rapport au précédent et finalement assez semblable Beacons of Ancestorship (2009, tout de même). On papillonne toujours de jazz moderne en synth-funk via post-rock (oui je sais, mais on peut se dire les choses franchement, non?), de manière plus ou moins heureuse.

Le problème quand Tortoise devient plus « rock », c’est ce rendu très clinique qui sonne souvent assez easylistening. Les compositions les plus écrites et arrangées sont souvent généreusement tartinées de synthés, à la manière du Mogwai de ces dernières années. C’est frappant sur The Catastrophist mais surtout Gesceap, dont la ressemblance avec les écossais trompera plus d’un trentenaire aviné au cours des blindtests de post-rockeurs anonymes – tu sais, ces parties fines de l’impossible auxquels tu participes hebdomadairement dans des caves voûtées sises en voisinage feutré de grandes villes européennes. Le savoir-faire est intact et indéniable (cette Gesceap est formellement impeccable), Tortoise ne faisant qu’affiner encore et encore sa maîtrise technique. Mais je ne serais pas contre un retour à des compositions plus instinctives et peut-être moins démonstratives, infiltrées par exemple de saveurs d’orient, d’afrobeat ou que sais-je, de drones meurtriers voire de saxos libidineux. Sans réclamer un TNT 2.0, plus de finesse, d’intimités et/ou d’audace ne seraient pas de refus pour un prochain disque.

En espérant un futur plus hardi, tu feras bien ce que tu veux de cet album très loin d’être catastrophique ; sache que j’ai personnellement choisi d’en apprécier les réussites (Shake Hands With Danger, Hot Coffee, Tesseract ou The Catastrophist, qui promettent pour les concerts) à leur juste valeur, d’oublier poliment le reste (la susmentionnée Rock On qui doit être le résultat d’un regrettable malentendu, ou Ox Duke, The Clearing Fills et At Odds With Logic qui passent sans qu’on s’en aperçoive), et d’attendre impatiemment ce printemps pour aller me prendre une bonne grosse branlée à l’un de leur prochains passages en terre franquaise.